Une émission proposée et présentée par Pascale Fourier sur ALIGRE FM 93.1 en région parisienne

 

EMISSION DU 15 AVRIL 2008

Quand les fonds d'investissement s'attaquent au CAC 40...

Avec Laurent Mauduit, journaliste à Madiapart

 

Pascale Fourier  : Et notre invité aujourd'hui sera...

Laurent Mauduit : Je suis journaliste, j'ai longtemps dirigé le service économique de Libération, ensuite celui du Monde, et puis, pour une raison d'indépendance - parce que j'y ai été censuré - j'ai quitté Le Monde et j'ai participé à la fondation d'un journal en ligne qui s'appelle Médiapart.fr.

Pascale Fourier : Eh bien moi, ce n'est pas du tout pour ce beau parcours que je vous invite, c'est parce que vous avez commis un article dans Marianne du 26 janvier au 1er février 2008, que tout le monde pourra retrouver en ligne, puisque maintenant Marianne met ses archives en ligne. C'était un article absolument remarquable, un vrai délice, quelque chose de dense...

Laurent Mauduit : Vous êtes indulgente...

Pascale Fourier  : Pas du tout... J'ai regardé la signature et j'ai vu Laurent Mauduit ! Je me suis dit que j'allais vous contacter, parce que vous dites des choses assez impressionnantes : de plus en plus les grandes entreprises du CAC 40 sont détenues par des grands fonds d'investissement. Alors, chez nous, on aime bien les questions naïves... : qu'est-ce que c'est qu'un fond d'investissement ?

Laurent Mauduit : Ce sont des questions importantes parce que, vous savez, dans le débat politique, de politique économique, le plus souvent on s'arrête aux questions d'impôts, aux questions de redistribution et on s'intéresse assez peu aux mutations du capitalisme. Or, à mon sens, ce sont des questions majeures. Majeures parce que des modifications de ce capitalisme ou des règles du jeu qui le régissent, ça induit plein de choses : ça induit notre modèle social, ça induit aussi notre modèle sociétal, les questions d'éducation...

Je trouve donc qu'il faut s'y attarder et, en plus, pour une raison très profonde, c'est que notre capitalisme français a bougé, s'est transformé à cause de ces fonds, et beaucoup plus profondément que beaucoup d'autres. Un seul chiffre pour donner l'ordre de grandeur: le CAC 40 - ce qu'on appelle le CAC 40, c'est-à-dire les 40 plus grands groupes industriels et financiers français - en 1985, était contrôlé par des investisseurs étrangers à hauteur de seulement 10 % de leur capital... En 1985, il y a 23 ans. Or maintenant on est à combien ? On n'a pas les chiffres de 2007, les derniers chiffres connus sont de fin 2006. Près de 47 % du capital des grandes firmes du CAC 40 sont contrôlés par des fonds. Et donc cette question des fonds - ensuite on peut rentrer dans le détail : qui sont ces fonds ? qui possède l'argent ? -, mais c'est un choc immense, immense, pour le capitalisme français ! Juste par comparaison les mêmes firmes en Grande-Bretagne sont contrôlés seulement à 30 %, au lieu de 47 % en France, et aux États-Unis à 20 %. Cela donne une indication, c'est qu'on est en France dans un complexe libéral. On s'est plus tardivement ouvert au marché et au libéralisme que d'autres pays mais, ensuite, beaucoup plus profondément. On est dans une économie beaucoup plus instable, beaucoup plus ouverte aux fonds.

C'est pour ça que je trouve que la question de savoir qui détient le CAC 40, qui détient les grandes firmes françaises, est une question décisive. Donc la question de ces fonds, ce n'est pas seulement une question de technique financière... Derrière ça, il y a des enjeux sociaux et sociétaux qui sont très importants.

Pascale Fourier  : Justement, lesquels ? Parce que moi à la limite, je me dirais : « Que ce soient des étrangers ou des Français qui détiennent le CAC 40, je m'en fiche complètement... »

Laurent Mauduit : Eh bien, vous avez tort. Vous avez tort pour une raison, c'est que, avant, dans le capitalisme d'avant dans lequel on était - que par commodité on appelle le « capitalisme rhénan », c'est en fait le capitalisme qui était celui de l'Europe continentale d'après-guerre - il y avait, en fonction des rapports de forces sociaux, une sorte de relation de force entre le capital et le travail, entre le capital et les salariés. Et le patron était une sorte d'arbitre. Et comment se passait la vie de l'entreprise ? Le patron arbitrait entre ses salariés, ses actionnaires, ses consommateurs en jouant soit du niveau de son dividende, soit du niveau de ses prix de vente, soit du niveau de ses salaires. Et en fonction du rapport de forces, le patron - c'est une espèce de Bonaparte, au-dessus - arbitrait.

Or, dans ce nouveau capitalisme, les maîtres du jeu ce sont les fonds, les grands fonds. Alors ensuite on va rentrer peut-être dans la décomposition : qui sont ces fonds? Est-ce qu'ils sont de nature différente ? Mais vous voyez bien l'évolution : c'est que, d'un seul coup, on change de capitalisme. On passe dans ce que, dans le jargon financier, on appelle un « capitalisme d'actionnaires », un « capitalisme patrimonial ». Ce n'est plus un capitalisme qui tient compte des rapports de forces multiples. Et donc le PDG n'est plus un espèce de Bonaparte au-dessus de tout le monde. C'est le PDG, c'est le porte-parole des actionnaires, qui fait la politique des actionnaires.

Et donc, du coup, regardez la logique de ce capitalisme-là. Les commandements de ce capitalisme, la règle du jeu, c'est le shareholder value, la logique du profit pour l'actionnaire. Et quand on dit qu'en France on s'est plus ouvert que y compris le capitalisme britannique, que y compris le capitalisme américain, c'est que, du coup, ces diktats s'expriment en France avec encore plus de force qu'ailleurs. Et donc si le modèle social français a été en partie démantelé, si on a été très loin dans la dérégulation sociale, c'est aussi parce qu'on est dans un capitalisme d'actionnaires beaucoup plus marqué que d'autres.
Donc vous avez tort de dire : je m'en fiche. Je sais que votre remarque est une provocation, mais... ce qui est plus grave, c'est que souvent les politiques, à gauche et à droite, eux, s'en fichent, ils ne font pas attention à ces débats-là. Or ce sont des débats décisifs.

Pascale Fourier  : Des Sous Et Des Hommes, et on est toujours en compagnie de Laurent Mauduit, de Médiapart, en l'occurrence, désormais. Justement un journaliste libre, un peu trop libre : il ne répond pas à mes questions..... et ma première question c'était quand même au départ : c'est quoi, des fonds d'investissement ?...

Laurent Mauduit : C'est quoi, ces fonds ? En fait, il faut faire une typologie, parce qu'il y a plein de sorte de fonds. Il y a d'abord ceux qu'on connaît, les grands fonds de pension, notamment les grands fonds de pension anglo-saxons. En clair ce sont des grands fonds qui gèrent les sommes mises en réserve par les retraités. Les plus connus ce sont les grands fonds de pension californiens. Il y aussi des fonds,que, dans le jargon financier on appelle de private equity, des fonds qui rachètent des entreprises non cotées. Il y a les hedge funds, des fonds plus rapaces, hautement spéculatifs, qui font des allers-retours, qui rachètent et qui vendent. Il y a une nouvelle typologie, une nouvelle race de fonds dont on parle beaucoup depuis peu de temps, qui sont les grands fonds souverains.

Alors les fonds souverains, c'est quoi? Ce sont des fonds d'État. Parmi les plus connus, il y a les fonds chinois : le gouvernement chinois a un fonds souverain, en fait les réserves de change chinoises qu'il investit dans plein de groupes. Il y a des grands fonds aussi à Singapour, et puis il y a surtout les grands fonds souverains des monarchies du Golfe. Et, c'est une chose assez peu connue, sachez que le deuxième actionnaire de Vivendi Universal, donc l'un des très grands groupes industriels français, est détenu par le fonds d'Abou-Dhabi. Prenez Lagardère, l'autre immense conglomérat français, le troisième actionnaire de Lagardère, c'est le fond du Qatar. EADS, le groupe aéronautique, filiale dans laquelle Lagardère est aussi actionnaire, est aussi à un grand fonds souverain.

Voilà, il y a une classification multiple. Alors la singularité, c'est que ce sont d'abord, déjà, des gens qui cherchent des plus-values, de très fortes plus-values, donc qui induisent des commandements de gestion assez particuliers. Et puis il y a l'autre aspect dans le cas des fonds souverains, c'est que ce sont des fonds très opaques. Le capitalisme anglo-saxon induit beaucoup de transparence, mais, malgré tout, il tolère... Or la singularité qui est liée à la crise financière que l'on traverse depuis un an, c'est que, du coup, ces grands fonds souverains - comme beaucoup de grands groupes se sont effondrés, notamment des groupes bancaires américains - d'un seul coup sont devenus les actionnaires importants, de référence. Les grandes banques américaines maintenant ont quasiment toutes des fonds souverains, notamment des monarchies du Golfe, qui sont rentrés dans leurs actionnaires. C'est le cas de Citygroup, c'est le cas aussi de la banque Suisse UBS... D'un seul coup, ils sont devenus des acteurs majeurs de la finance mondiale.

Pascale Fourier  : Et en France on n'a pas de fonds d'investissement ? Pourquoi?

Laurent Mauduit : Eh si ! C'est d'ailleurs la preuve de cette transformation radicale du capitalisme français. Il y a aussi des groupes français qui se sont transmutés. Par exemple, dans l'histoire du capitalisme français, il y a de grandes dynasties industrielles. Et il y en a une, en particulier, qui est Wendel, les maîtres de forges. C'est un groupe créé au début du XVIIIe siècle. Or Wendel, - dont on connaît le dernier porte-parole, Ernest Antoine Seillière, qui était l'ancien président du MEDEF, du patronat français -, eh bien le groupe Wendel, qui s'appelle Wendel Investissements, s'est transmuté. C'est le paradoxe, on a souvent pensé que le patron des patrons, c'était un industriel, et que c'est pour ça que c'était le porte-voix du patronnat français. Pas du tout ! C'est un groupe d'investissements, dont la logique de fonctionnement, c'est de rentrer dans les entreprises, d'essayer comme disent certains banquiers de « secouer l'entreprise », en clair de couper les branches les moins rentables, pour faire monter le cours de bourse, et sortir. Et donc, regardez l'investissement qu'ils ont fait dans Editis, un grand pôle d'édition française, ça a ému beaucoup de gens à l'époque, il y a eu un débat sur : mais que fait Wendel dans Editis ? Eh bien, je vous le dis, ce qu'ils ont fait, c'est faire monter la valeur de l'entreprise, et sortir au bout de trois ou quatre ans. Ils vont sortir bientôt, ils sont en train de négocier la cession d'Editis.

Et l'actualité est à nouveau défrayée dans l'histoire Saint-Gobain. Vous avez peut-être remarqué que Wendel Investissements est rentré très brutalement, à l'automne dernier, au sein du capital de Saint-Gobain, l'une des très vieilles firmes françaises aussi, puisqu'elle est tricentenaire. Et la logique, c'est quoi ? Eh bien, la logique était la même - là, ils n'y sont pas tout à fait parvenus - c'est de faire monter le cours de bourse par des mesures, on rationalise, on coupe les branches les moins rentables, on prend sa plus-value et on sort. Donc ce sont des phénomènes très déstabilisants. On a nous-mêmes tellement importé le virus anglo-saxon qu'on a aussi quelques groupes de style Wendel (style PAI qui est une filiale de BNP Paribas) qui font ce type de capitalisme beaucoup plus dur, beaucoup plus sauvage, beaucoup plus déstabilisant. C'est une logique de financiarisation de l'économie. Il n'y a plus de logique industrielle. Le temps industriel est un temps long pour construire. Là, ce sont des coquilles financières. Et donc il y a un capitalisme très financiarisé et dans lequel ce qui compte, c'est ce que je vous disais : la shareholder value, le profit pour l'actionnaire, le profit pour ces fonds-là à échéance de quatre ans à cinq ans.

Pascale Fourier  : Mais c'est peut-être bien, parce que ça peut, peut-être, donner plus d'efficacité aux entreprises...

Laurent Mauduit : Moi, je trouve qu'on rentre dans un capitalisme qui est très, très inquiétant. Alors je ne vais pas faire l'éloge du capitalisme précédent, celui que je qualifiais de « capitalisme rhénan ». Mais c'est vrai que c'était un capitalisme dans lequel on trouve des formes d'équilibre entre le capital et le travail, et un capitalisme dans lequel il y a aussi une démocratie sociale, qui se fait sur la règle du rapport de force, comme disait autrefois un ancien leader de Force Ouvrière, c'est un capitalisme qui permettait qu'il y ait du grain à moudre. Et donc il peut y avoir des politiques contractuelles. Là, on est dans une logique très « de défense de l'actionnaire ». Les PDG sont les représentants exclusifs des actionnaires. Et donc c'est un capitalisme que je trouve très dangereux pour cette raison-là, c'est qu'il n'y a plus d'équilibre. Il n'y a plus de place pour une politique contractuelle. Il n'y a plus d'interlocuteur social. Le social est une variable d'ajustement. Et donc je trouve que c'est un capitalisme préoccupant, inquiétant.

Pascale Fourier  : Des Sous... et des Hommes, et on est toujours en compagnie de Laurent Mauduit de Médiapart.Il y a un petit quelque chose que je n'ai pas compris. Vous m'avez dit tout à l'heure qu'en 1985 le CAC 40 était détenu à 10 % par des fonds étrangers, et que maintenant, il l'est à 46.2 % en 2006. Qu'est-ce qui s'est passé entre les deux ? Comment ça se fait que subitement ça a crû autant ?

Laurent Mauduit : Pour une raison qui est intéressante à observer, c'est que, à partir de 85, mais surtout 86 - l'alternance, l'arrivée de l'équipe Jacques Chirac-Balladur - commence la grande vague des privatisations. C'est un grand choc. Privatisations durant la période 86-88. Elles s'interrompent un petit peu pendant la période 88-93. Et ensuite, elles reprennent beaucoup, par la droite en 93-95, poursuivies et amplifiées par Jospin après 97.

Or il y a chose que je trouve très frappante et qu'il faut bien observer, c'est que, conduisant les privatisations, la droite, d'abord toute seule, et ensuite la droite et la gauche ne se posent jamais la question : à qui vont profiter les privatisations ? On privatise par dogme, par principe. Parce qu'il y a une mode. Et du coup, observez bien, les entreprises sont privatisées. Pendant un temps, qui possède les entreprises privatisées ? Dans un système assez français, que j'appelle par commodité une espèce de capitalisme de la barbichette - je te tiens, tu me tiens -, les grands groupes français ont fait un système de participations croisées, une sorte de réseau, de maillage, qui faisait que les grands groupes s'auto-tenaient mutuellement avec un système que l'on appelait à l'époque, en 1986, les « noyaux durs ». Balladur - cela a été une des grandes polémiques de l'époque - a nommé quelques-uns de ses amis, des proches du pouvoir qui tenaient les groupes financiers. Et ensuite ce système, ces noyaux durs ont explosé, les participations croisées se sont dénouées. Et donc, ensuite, c'est devenu des entreprises sur le marché, et c'est le marché qui a tranché.

Pascale Fourier  : Juste une petite question : qu'est-ce que c'était, l'intérêt des noyaux durs ?

Laurent Mauduit : Les noyaux durs, c'était une sorte de maillage très politique des systèmes industriels. C'était des amis du pouvoir qui tenaient les grands groupes industriels et financiers...

Pascale Fourier  : Et qui permettait de faire perdurer une politique industrielle ?

Laurent Mauduit : Non, non, non ! Parce que la question s'est posée à l'époque : attendez, si vous privatisez, qui va contrôler ? Ce seront peut-être des fonds étrangers. Et donc la garantie apportée à l'époque par le gouvernement c'était : « Non, regardez ! Il y a des noyaux durs, il y a un système qui a été mis en place de sorte que les groupes ne partent pas à l'aventure ». La seule chose c'est qu'il y a une première polémique sur le fait que ce sont des proches du pouvoir, une polémique sur le fait qu'il y a une sorte de capitalisme de connivence qui s'est instauré. Ce capitalisme de connivence a en partie explosé, parce que les noyaux durs ont explosé, parce que le marché a été plus fort, et du coup il s'est passé quelque chose que personne n'a prévu et qui est pourtant majeur, c'est que, comme on était en France dans un capitalisme sans capitaux, d'un seul coup, ce sont les fonds qui, progressivement, ont racheté.

Et à droite, il y a eu un débat longtemps après, en se disant : « Mais on a été aveugles, parce qu'on a fait un capitalisme sans les financements pour investir ». En l'occurrence, la droite n'a pas osé, à l'époque, créer ses propres fonds de pension. Parce que nous étions, nous, dans un système de protection sociale par répartition, de solidarité entre les générations, et non pas d'assurances privées avec des grands fonds. Du coup, ce sont les fonds étrangers qui en ont profité. Et la droite, dans sa logique à elle, a été une droite aveugle. Elle a fait des privatisations, mais les yeux fermés, sans comprendre que, du coup, elle offrait les groupes français à des fonds étrangers dont la logique était purement une logique de plus values rapides. Et donc la mutation que la droite a engagée a été une mutation à l'aveugle. Je ne dirais pas que c'était la droite la plus bête du monde, mais il n'y a pas eu de vision, de perspective, de « qu'est-ce qui va se passer ? »

Voila, donc, pour le passé, je me dis que, comme souvent, on a secoué l'économie française, on lui a fait subir un choc terrible, sans aucune perspective de long terme. On n'a pas réfléchi à cela. Et donc je pense que les privatisations, le bilan des privatisations, de ce point de vue-là, est un bilan terrible. Et la preuve, je vous l'ai dit tout à l'heure, le capitalisme français est totalement atypique par rapport aux autres grands pays du monde beaucoup moins ouverts.

Et je me dis que c'est aussi un des bilans et de la gauche et de la droite, qui ont vécu sous une forme de complexe libéral. Regardez même sur les privatisations les plus récentes : qui lance les privatisations des autoroutes – des autoroutes ! -, c'est Laurent Fabius, en février 2002, juste avant les élections présidentielles alors qu'il y a encore des grands débats. Et regardez les privatisations qui viennent, on les devine. Regardez la politique industrielle qui est induite pour la SNCF, et aussi pour la Poste, mais surtout pour la SNCF. On sent bien que la SNCF va... Il y a un débat public collectif sur ces cheminements-là ? Non, il y en a pas ! Et je me dis que c'est très dommage, quand on est instruit du bilan du passé, il vaudrait mieux faire un temps d'arrêt pour savoir si c'est nécessaire.

Pascale Fourier  : Mais est-ce qu'il y a possibilité, maintenant, d'inverser la vapeur ? Cela me semble un peu difficile, non ?

Laurent Mauduit : En tout cas, ce qui est dommage, c'est que ces débats sur
comment réguler le capitalisme ?
Comment faire pour qu'il soit moins financiarisé ?
Comment faire en sorte que la question sociale soit plus prise en compte ?

, ces débats-là affleurent assez rarement dans le débat politique.

Evidemment il y a des moyens, selon que l'on est de gauche ou de droite. Alors bien sûr il y a eu beaucoup de dégâts commis, une fois qu'on a à ce point ouvert le capitalisme français, c'est dur de faire marche arrière. Malgré tout, arrêtons-nous sur quelques leviers. Vu du côté de la droite, la question des fonds de pension n'a toujours pas été réglée. Alors que leur logique à eux, à droite, peut-être le justifierait. Il y a une autre forme possible. On accepte en France l'arrivée, l'irruption, dans le capital des grands groupes français, des fonds souverains dont on parlait tout à l'heure, mais on est pétrifiés, nous, en se disant : « Mais surtout, nous - avec les instruments de régulation de l'État - n'intervenons pas ! ». Or nous avons, nous, un fonds souverain, personne ne l'appelle comme ça, mais la Caisse des Dépôts et Consignations, qui est le plus gros investisseur de la place de Paris, vous savez comment il fonctionne ? C'est simple. Il a des participations dans tous les groupes, et pendant des années, à cause d'une affaire qui était intervenue sous Mitterrand, où la Caisse des Dépôts avait été soupçonnée, et même était intervenue violemment dans une affaire, du coup on a été pétrifiés : il ne faut plus que la Caisse des Dépôts intervienne. Et il y a une affaire récente, qui est le scandale de présomption de délit d'initié dans EADS où la Caisse des Dépôts a fait du portage de titres pour le compte de Lagardère, qui va renforcer cette sorte d'inhibition, qui est terrible. Surtout il ne faut pas que la Caisse des Dépôts intervienne ! Alors ça ne règle pas le problème, mais c'est vrai que la Caisse des Dépôts, elle a 4, 5, 6, parfois 10 % des entreprises des grands groupes du CAC 40, donc ça peut être un facteur de stabilité. Ça ne règle pas la question, ça permet en tout cas d'avoir, par rapport à certains fonds-rapaces qui font des allers-retours, un phénomène de stabilité.

Dernière remarque : là, j'ai parlé des groupes du CAC 40. N'oubliez pas, premier semestre 2007 : il y a 800 entreprises de taille moyenne en dehors de celles du CAC 40 qui sont rachetées par des fonds. Donc c'est un phénomène pas seulement parisien, c'est un phénomène massif. Et, là encore, la Caisse des Dépôts pourrait être un facteur de stabilité. Il y a d'autres pistes, on n'a peut-être pas le temps de les explorer mais, en tout cas, si on se posait la question, ne faudrait-il pas au moins un système un peu plus régulé, un peu plus stable ? Là, déjà, le débat serait vertueux.


Pascale Fourier
  : C'était Des Sous... et des Hommes, en compagnie de Laurent Mauduit. Je vous redonne les références de l'article qui était, je le répète, absolument remarquable. C'était un article de Marianne qu'on doit trouver dans les archives, qui sont maintenant accessibles, un article du numéro de Marianne qui a été publié entre le 26 janvier et le 1er février 2008. Autrement, vous pouvez retrouver la prose de Laurent Mauduit, bientôt dans Marianne si j'ai bien compris ce qu'il a dit tout à l'heure, et surtout sur http://www.mediapart.fr/ que je vous encourage à aller visiter.

Voilà. A la semaine prochaine.

 

Rappel : Vous pouvez imprimer ce texte. Quel que soit l'usage que vous en ferez, il vous est demandé de citer votre source : Emission Des Sous...et des Hommes du 15 Avril 2008 sur AligreFM. Merci d'avance.