Une émission proposée et présentée par Pascale Fourier sur ALIGRE FM 93.1 en région parisienne

 

EMISSION DU 31 JANVIER 2006

La dette du Tiers-Monde annulée?

Avec Damien Millet, président du Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM).

 

Pascale Fourier  : On ne trouve pas des informations sur la dette tous les jours, dans Le Monde, par exemple c'est une évidence, mais, il me semble avoir lu quand même, en passant, que la dette des pays du tiers monde a été annulée. C'est vrai ?


Damien Millet
 : Ce serait une bonne nouvelle si c'était vrai. Malheureusement, je crois que le monde aujourd'hui vu comme il tourne ne se dirige pas vers ce genre de bonnes nouvelles, en tout cas pas de la volonté des créanciers. Il est vrai que le G8 a décidé une annulation de la dette de 18 pays détenue par le F. M. I., la Banque Mondiale, et la Banque Africaine de Développement. Mais cela concerne seulement 18 pays. Il faut rappeler qu'il y a 165 pays en développement en tout, et que ses 18 pays représentent moins de 5 % de la population de tous les pays en développement. Donc déjà, c'est une mesure très réduite par rapport au problème général de la dette.
Ensuite, on a parlé d'une annulation de 40 milliards de dollars. Il vrai qu'il y a beaucoup de zéro dans ce chiffre. Mais la dette extérieure publique de tous les pays en développement, c'est 1600 milliards de dollars. Je ne vois donc pas comment on peut prétendre régler définitivement le problème de la dette en annulant 40 milliards sur 1600. Surtout que ces 40 milliards, il faut encore les trouver... Ce n'est pas garanti... On peut leur donner ce crédit-là tant qu'on n'a pas la preuve du contraire, mais on avait parlé pour l'initiative PPTE sur laquelle on va revenir très vite d'une annulation de 100 milliards de dollars. Or aujourd'hui, 9 ans après le lancement de cette initiative, on en est seulement à 38. Donc, là encore, les chiffres annoncés par les instances officielles que sont le FMI ou la Banque Mondiale sont sujets à caution.

Donc uniquement 18 pays, uniquement envers trois créanciers, uniquement 40 milliards de dollars. Indéniablement, on cherche l'effet d'annonce. Parce qu'ils sont très habiles: cette annonce a été faite quatre fois ! Elle a été faite au moment où les ministres des finances du G7 ont décidé cette initiative; elle a été faite de nouveau le mois suivant, en juillet, au sommet du G8; elle a été faite de nouveau en septembre quand le FMI et la Banque Mondiale ont entériné le principe de l'annulation; elle a été faite de nouveau en décembre quand le FMI a mis les modalités en place de cette annulation.... Donc, médiatiquement c'est très bien joué. Médiatiquement, ils sont très les efficaces.... Maintenant, sur le plan de la réduction de la dette et sur le plan de la réduction de la pauvreté, c'est autre chose : là ils perdent complètement en efficacité...


Pascale Fourier
 : Oui, mais on pourrait se dire que c'est quand même bien... 40 milliards de moins, c'est déjà ça, non ?

Damien Millet : Oui, on pourrait dire que c’est généreux. Mais en fait ces pays-là, ils ont très chèrement payer le fait d'être éligible au titre de cette annulation-là. Il faut rappeler que ces 18 pays n’ont pas été choisis au hasard. Effectivement, si on avait tiré au sort 18 pays, et qu'on dise : « On vous donne un cadeau, on vous faisait grâce du remboursement de la dette », ça aurait été une certaine générosité, même réduite, mais une certaine générosité. Ces 18 pays sont ceux qui ont appliqué consciencieusement toutes les étapes de l'initiative PPTE. Je dis en deux mots, ce dont il s'agit. PPTE, ça veut dire Pays Pauvres Très Endettés. Depuis maintenant vingt-cinq ans, la dette est un véritable fardeau pour tous les pays du Sud. Et de plus en plus de pays ont des difficultés pour rembourser leurs dettes. Ils ont même dû s'endetter pour rembourser, et de nouveau s'endetter pour rembourser, et de nouveau s'endetter pour rembourser... À tel point qu'aujourd'hui, on est dans d'une situation où le montant de la dette n'a plus aucune signification économique réelle pour ces pays.
Et donc, on a dit qu'étant donné qu’il y avait trop de pays qui n'arrivaient pas à rembourser, on allait sélectionner ceux qui étaient le plus dans le besoin, et que pour ceux-là, on allait faire un geste de réduction de la dette. Donc on a sélectionné 42 pays, en 1996, au sommet du G7 de Lyon, les 42 pays les plus pauvres et les plus les endettés. Il faut savoir qu'un pays comme Haïti n'en fait pas partie. Il est très pauvre, mais il n'est pas assez endetté... Un pays comme le Nigéria n'en fait pas partie. Il est très endetté, mais il n'est pas assez pauvre puisqu'il a du pétrole. C'est vraiment « très pauvre » et « très endetté ».

Sur ces 42 pays, il y en a 34 en Afrique, 4 en Asie, et 4 en Amérique latine. Et on n'a pas dit à ces pays: « On va annuler votre dette », ce serait trop simple.... On leur a dit : «  Pendant 3 ans, vous allez appliquer une politique d'ajustement structurel soutenue ». La politique d'ajustement structurel, c'est celle qu'ils appliquent depuis 1980 déjà, et qui a justement échoué, sinon il n’y aurait pas besoin d'accorder des annulations de dettes supplémentaires... Cet ajustement structurel est absolument drastique et dramatique pour les populations.

Il y a un certain type de mesures qui reviennent régulièrement pour tous ces pays, qu'on appelle les PAS, les Programmes d'Ajustement Structurel. Ils consistent par exemple en l'abandon des subventions aux produits de première nécessité. Donc on dit, ces pays qui souvent devaient subventionner les produits de base pour qu’ils soient accessibles aux plus démunis : «  Ca ne rapporte pas d'argent, il faut supprimer ces subventions ». Donc on assiste dans la plupart des pays, du jour au lendemain, à une augmentation de 50, 60, 70 ou 100 % des tarifs de l'électricité, des tarifs du carburant, des tarifs du pain, du maïs, du lait, du sucre etc.

On leur a dit : « Il faut réduire la fonction publique, il faut réduire la masse salariale de la fonction publique, il faut restructurer tout ça ».
On leur a dit : « Il faut privatiser tout ce qui peut être rentable ». Donc des secteurs entiers comme l'électricité, l'énergie, comme les télécommunications, comme l'eau ont été privatisés au profit des grandes multinationales du Nord.

On leur a dit : « Il faut dévaluer votre monnaie ». Beaucoup de personnes se souviennent de la dévaluation de 50 % du franc CFA en 1994 : les marchandises produites dans un pays de la zone CFA, du jour au lendemain, étaient deux fois moins chères à l'étranger et donc elles étaient davantage achetée. Mais pour récupérer la même quantité d'argent, il fallait en vendre deux fois plus... Et puis surtout, tous les produits finis qui arrivaient de l'étranger coûtaient deux fois plus cher à l'intérieur du pays. Donc, pour les populations, c'était évidemment dramatique. Par ailleurs, la dette est la plupart du temps libellée en monnaies forte : eh bien du jour au lendemain, en équivalent monnaie locale, elle a été multipliée par deux ! Donc des mesures qui sont négatives pour les populations.

Autre type de mesures : «  Il faut développer les exportations ». Le but, c'est justement d'attirer les capitaux étrangers pour ensuite pouvoir rembourser la dette avec. Donc on a rendu ces pays complètement dépendants des exportations. Il faut savoir par exemple, qu'en Afrique, plus de la moitié des pays, exactement 31 pays d'Afrique, dépendent à plus de 80 % de trois produits d'exportation seulement. Ça veut dire que si les cours de quelques-unes de ces trois matières premières s'effondrent sur les marchés internationaux, eh bien c'est toute leur économie qui est complètement désorganisée.

On a dit à ces pays : « Il faut libéraliser. Il faut ouvrir votre économie ». Mais ça veut dire quoi ? Il y a une véritable guerre sémantique: « libéraliser », ça a l'air positif, c'est « liberté », « libre- échange » , etc. Mais avant tout, ce qu'il y a derrière, c'est un système prédateur où on dit à ses pays : «  Vous devez permettre aux investisseurs internationaux, aux multinationales, de venir investir chez vous sans entraves, sans payer de taxes, sans impôts, sans rien ». Elles vont évidemment rafler des parts de marché considérables, puisqu'elles ont une puissance financière et une puissance technologique que n’ont pas les producteurs locaux. Et une fois qu'elles auront fait des parts de marché, elles peuvent rapatrier leurs bénéfices vers la maison-mère, sans payer d'impôt non plus.

Donc voilà un petit peu le système qu'on appelle libéralisation de l'économie. Voilà un petit peu ces mesures, unanimement dénoncées comme négatives pour les populations, qu'on a imposées à ces pays.

Et donc, les 18 pays concernés par l'annulation du mois de juin dernier, et qui a été répercuté quatre fois depuis : c'est en fait ceux qui sont arrivés au bout de cette période. Ils arrivent au point de décision où on leur dit : «  Votre dette est insoutenable, vous allez encore appliquer quelques réformes-clé de votre économie, et à la fin vous aurez l'annulation de la dette ». Donc, sur les 42 pays du départ, il y en a quatre qui n'en profiteront jamais. Et au jour d’aujourd'hui, neuf ans après le lancement de l'initiative, il n’y en a que 18 qui sont arrivés au point d'achèvement. Alors que cette initiative devait se terminer en 2000, on a dû déjà repousser trois fois ce qu'on appelle la « sunset close », c'est-à-dire le point final de cette initiative, parce qu' il y avait trop peu de pays qui remplissaient les conditions.

Donc ces 18 pays ont été passés au travers d'une véritable moulinette néolibérale, ils ont payé très cher le droit d'arriver à ce point d'achèvement. Et au point d'achèvement, on leur donne une petite pièce, qui est cette réduction de la dette.


Pascale Fourier
 : Tout à l'heure, vous avez dit que, dans les plans d'ajustement structurel, on demandait notamment l'abandon des subventions aux biens de première nécessité. Ca a l'air d'être assez horrible comme affaire... Comment les institutions internationales telles que le FMI et la Banque Mondiale peuvent-elles justifier de façon un peu morale le fait de prôner ces plans d'ajustement structurel ?


Damien Millet
 : D'abord le maître mot, c'est la croissance. Il faut la croissance, et aujourd'hui encore, on est dans cette logique-là, aussi bien au Nord qu'au Sud... On nous dit qu'il faut de la croissance, sans se poser de quelle croissance on parle. Pour qui, la croissance ? Pour faire quoi ? Et pour répartir comment les bénéfices de cette croissance ? Aujourd'hui dans le monde entier, il y a une croissance qui est profondément inégalitaire. Elle profite à quelques uns, et beaucoup d'autres, des milliards de personnes ne voient absolument pas les bénéfices de cette croissance-là. On nous parle de réduction de la pauvreté en Chine et en Inde, on nous parle de croissance dans ces pays-là, mais elle profite à une minorité ! Et je crois là aussi qu'il faut démasquer aussi , comme on démasque le mot « libéralisations », le mot « croissance ». Aujourd'hui, on pollue l'eau pour la dépolluer, et ça crée de la croissance. Aujourd'hui, on va faire la guerre en Irak, on casse en Irak, pour pouvoir reconstruire, et ça crée de la croissance. Donc, je crois qu'il faut faire attention à ce qu'il y a derrière.
C'est vrai que, quand on fait la liste de toutes les mesures d’ajustements structurels, on se dit : « Mais quelles logiques à tout ça » ? Étant donné que c’est tellement négatif pour les populations, comment ont-ils pu prôner cela ? Alors, j'ai amené un avocat avec moi: c'est quelqu'un qui s'appelle Joseph Stiglitz. C'est l'ancien numéro deux de la Banque Mondiale, et il a obtenu le prix de la banque suédoise. Joseph Stiglitz a dit dans son livre, La grande désillusion : « Si on examine le FMI comme si son objectif était de servir les intérêts de la communauté financière, on trouve un sens à des actes, qui sans cela paraîtraient contradictoire et intellectuellement incohérents ». Donc effectivement, si le but de l'ajustement structurel, c'est de servir les intérêts de Wall Street, et des grandes multinationales, c'est parfaitement réussi. Mais si le but de l'ajustement structurel est d'assurer les besoins humains fondamentaux, de participer au développement humain sur la planète, eh bien ils sont contradictoires, et intellectuellement incohérents. Je crois qu' un système économique ne peut se considérer comme juste que si son but ultime est la satisfaction universelle des besoins humains fondamentaux. Donc, de ce fait-là, les programmes d'ajustement structurel sont effectivement contradictoires et intellectuellement incohérents. Voilà pourquoi on se bat avec autant d'énergie pour les dénoncer. Mais la logique aujourd'hui, c'est encore de privilégier les pays les plus dociles, ceux qui ont appliqué ces programmes d'ajustement structurel, et il n'y a qu’à ceux-là qu’on donne une maigre réduction de la dette, en sachant pertinemment que, de toute façon, ils seront toujours dépendants des capitaux étrangers, et qu'on continuera d'avoir un contrôle sur leur économie. En un mot, ils sont complètement pris dans l’étau de la dette et on desserre un tout petit peu cet étau parce qu’ils sont particulièrement dociles.

Pascale Fourier : Il y a un petit truc que je ne comprends pas. Finalement, par les plans d'ajustement structurel, les institutions internationales cherchent à faire en sorte que la dette soit remboursée. Mais au départ, il y avait une espèce de faute des pays du tiers-monde de s'être autant endettés, non ?


Damien Millet
 : Ils se sont endettés, dans les années 60 et 70, dans des conditions qui étaient parfaitement raisonnables. C'est-à-dire tenant compte de leur économie, on leur a dit: «  Vous avez la chance d'avoir des matières premières ou des ressources minières que nous n'avons pas; nous avons besoin de ces matières premières; en les exportant, vous vous arriverez à rembourser votre dette » . Le problème, c'est qu'ils se sont endettés de plus en plus. Donc ils ont dû produire de plus en plus. Mais qu'est-ce qu'ils ont produit de plus en plus ? Ils ont produit les mêmes matières premières, puisqu'évidemment, on s'arrangeait pour que ce soit toujours des matières brutes qui soit exportées, matières brutes qui sont finies à l'étranger, là où la valeur ajoutée est finalement apportée au produit. Et donc ces pays ont tous produit en même temps les mêmes matières premières, dans des conditions de plus en plus importantes. Donc par exemple, on a dit au Burkina-Faso: « Vous, faites du coton ! ». Mais au Mali à côté, on a dit : « Faites du coton ! », et au Tchad à coté, on a dit : « Faites du coton ! », et au Bénin qui est en- dessous, on a dit : « Faites du coton ! ». Et donc ils se sont concurrencés eux-mêmes.... Et donc, à la fin des années 70, quand l'endettement était encore « raisonnable », on a assisté à une chute des cours des matières premières. Il faut bien savoir que cette chute des cours des matières premières, c'est une décision qui provient du Nord, puisque les cours des matières premières sont fixées au Nord, sur les marchés internationaux, c'est-à-dire à New York, à Chicago, à Londres, à Osaka, à Shanghaï, à Hong Kong, mais pas du tout dans un pays du Sud.

Deuxième élément qui a participé à l'arrivée de la crise de la dette, et donc à ces problèmes récurrents de surendettement, c'est la hausse des taux d'intérêt ou les États-Unis. On se dit: « Mais pourquoi la hausse des taux d'intérêt aux États-Unis peut-elle influer sur les pays du Sud ? » . En fait, les taux d'intérêt au pays du Sud, qui étaient bas dans les années 60 et 70 parce qu'on voulait les inciter à s'endetter, étaient bas mais variables, et indexés sur les taux anglo-saxons, soit un taux sur le marché de New York et un taux sur le marché de Londres. Et donc, quand les États-Unis ont décidé d'augmenter leur taux d'intérêt pour relancer leur machine économique, les Anglais ont suivi, avec la politique néolibérale de Margareth Thatcher à cette époque-là, et du coup tous les taux d'intérêt au pays du Sud ont augmenté du jour au lendemain. Et comme ils étaient révisables régulièrement, eh bien quelques semaines après, on a dit au pays du Sud : «  Vous devez nous rembourser trois fois plus d'intérêt ». Donc il y a eu un changement complet, pendant le jeu, des règles du jeu. Et donc ces pays ont été pris dans une spirale infernale.

Bien sûr, quand on emprunte pour acheter une voiture, ou pour acheter un canapé, on rembourse. Moralement ce remboursement est exigible. Il faut savoir là que celui qui avait décidé du prêt a changé les règles en cours du jeu, d'une part. Et d'autre part, ces pays n'ont absolument pas profité de l'endettement à cause de différents mécanismes comme la corruption, et comme le remboursement de la dette d'ailleurs. Et le fait qu’ils n’aient pas profité de cet endettement, c'est un petit peu comme si on vous demandait de rembourser une voiture dont finalement vous n'avez jamais eu l’usage et dont les taux d'intérêt ont été modifiés en cours de route. Il arrive à un moment ou les droits humains fondamentaux sont supérieurs aux droits des créanciers. Et aujourd'hui, ces pays ont tout à fait le droit de dire : «  Nos populations n’ont pas des droits qui sont garantis, ils sont même en général complètement ignorés voir bafoués. Ces droits humains fondamentaux sont supérieurs aux droits des créanciers; nous arrêtons de rembourser les créanciers tant que nos populations ne pourront pas avoir un accès universel à l'eau potable, à une alimentation de décente, à des soins de santé de base et à une éducation primaire par exemple ».


Pascale Fourier
 : Il y a encore un petit truc que je ne comprends pas. Parce que finalement les personnes qui ont prêté -ce ne sont probablement pas des personnes et vous allez probablement aussi me le dire -, si on ne les rembourse pas, elles vont être ruinés, non ?

Damien Millet : La plupart ont fait d'énormes profits avec ce remboursement de la dette. Il faut savoir qu'il y a à peu près trois types de créanciers. Il y a d'abord les créanciers privés : banques occidentales, fonds de pension, compagnies d'assurances, fonds spéculatifs, etc. et quelques créanciers particuliers, bien sûr, mais une très faible minorité. Il y a ensuite des créanciers bilatéraux, c'est-à-dire des Etats qui ont prêté à d'autres Etats. Et puis il y a des créanciers multilatéraux, comme la Banque Mondiale, le FMI, ou toutes sortes d'institutions multilatérales où plusieurs Etats sont représentés.

Alors on peut faire le tour un petit peu de ces différents créanciers, mais le chiffre global est relativement clair: en 1980, l'ensemble de tous les pays en développement devait une dette de 540 milliards de dollars; aujourd'hui cette dette est de 2 600 milliards de dollars... Elle a été multipliée par presque cinq ! Or, entre-temps, les pays du Sud ont remboursé 5 300 milliards de dollars. Donc, si on fait un rapide calcul, ça veut dire qu'en 25 ans, ils ont remboursés l'équivalent de 10 fois leur dette de 1980 et pourtant ils sont cinq fois plus endettés. Parce que ces pays ont dû emprunter pour rembourser. On a vu une véritable boule de neige de la dette se créer à ce moment-là. Et donc les créanciers ont fait de juteux profits avec l'endettement ! C'est vraiment un placement relativement rentable sur cette échelle de 25 ans !

Maintenant, si on entre dans le détail, il faut savoir que la Banque Mondiale fait des profits chaque année. La Banque Mondiale prête à taux très réduits aux pays les plus pauvres, mais elle prête à un taux plus élevé aux pays qu'on appelle les pays émergents. Et, si on fait la balance des deux, la Banque Mondiale gagne plusieurs milliards de dollars par an. Et si on accumule ses recettes depuis maintenant plusieurs dizaines d'années, elle a, dans ses coffres l'équivalent de 30 milliards de dollars qu’elle peut utiliser pour des annulations de la dette.
Deuxièmement, le FMI. Avec ces deux-là, on a à peu près les principaux créanciers multilatéraux. Le FMI, c'est le troisième détenteur d'or du monde, parce que les pays pouvaient payer leur part au FMI, au moment ou ils adhéraient, en or ou dans une monnaie forte. Et donc le FMI a beaucoup d'or. Et il faut savoir que le FMI à l'équivalent de 45 milliards de dollars en or, au cours du marché actuel dans ses coffres. Or, dans ses livres de comptes, cet or est encore enregistré à son montant initial qui était de 8.5 milliards de dollars. Autrement dit, ils ont 45 milliards de dollars en or, mais ils disent qu'ils n'en ont que 8.5... Comme ça, il faut continuer de rembourser la dette, sinon ils ne vont pas s'en sortir... Et puis, si je pousse le cynisme un petit peu plus loin, je pourrais dire que même si on arrête de rembourser complètement la dette envers la Banque Mondiale et le FMI et qu'ils ne peuvent pas continuer parce qu'ils n'ont plus d'argent, eh bien ils mettront la clé sous la porte et ils auront au moins servi à quelque chose d'efficace une fois depuis qu'ils ont été créés!!

Maintenant passons aux créanciers privés. Comme je l'ai dit, eh bien c'est une affaire privée: qu'une banque ne puisse plus continuer à fonctionner parce que elle a fait des placement hasardeux, parce qu'elle a prêté à des dictatures en connaissance de cause, et que des régimes démocratiques qui suivent des dictatures refusent de leur rembourser, mais ça ne me dérange absolument pas. Ils avaient qu'à faire attention à qui ils prêtaient leur argent. Aujourd'hui quand une banque prête à un particulier dans un pays du Nord, on s'assure qu'il a des revenus suffisants pour rembourser, on vérifie un minimum de conditions avant de prêter. Alors on a été prêter à des dictatures qui ont dilapidé tout l'argent, et aujourd'hui on exige au peuple de rembourser!!! C'est quelque chose d'inadmissible en soi!!

Il puis il faut savoir aussi que ces pays ne pourront pas rembourser cette dette. Et les créanciers le savent, qu'ils ne pourront pas rembourser cette dette. C'est-à-dire qu'on continue de leur faire peser un fardeau inimaginable sur le dos, en sachant qu'il est beaucoup trop important par rapport à ce qu'ils pourront faire. Il faut savoir qu'il y a un marché secondaire de la dette, c'est-à-dire que des créances peuvent se vendre, et aujourd'hui, en moyenne la créance des pays du Sud se vend entre 20 et 25 % de sa valeur. C'est à dire que quand quelqu'un dit: « J'ai une dette de 100 millions de dollars envers tel ce pays », eh bien s'il en récupère en bout de course 25 millions de dollars, il sera très très très content. Pour certains pays, qui sont particulièrement mal en point, comme la République démocratique du Congo, c'est parfois à jusqu'à 10 % de la valeur que la dette est estimée. Pour l'Irak, il n'y a pas très longtemps, c'était 14 % de la valeur. Donc ça veut dire que quand on annonce des chiffres de 2600 milliards de dollars de dettes, la valeur réelle de cette dette, c'est beaucoup moins que 2 600 milliards de dollars. Et donc, l'effort financier qui serait demandé aux créanciers serait beaucoup moindre.

Donc en fait, la véritable question, ce n'est pas de savoir si les créanciers s'en sortiront si on annule la dette. La véritable question, c'est de savoir si on est prêt à permettre à ces pays du Sud de garantir enfin les besoins fondamentaux de leur population. Ils créent des richesses chaque année, contrairement à ce que dit la Banque Mondiale.... Ils créent suffisamment de richesses pour s'en sortir. Mais ces richesses, elles sont aspirées le pôle Nord: c'est une véritable hémorragie de capitaux. Il faut savoir qu' en moyenne, 38 % des budgets d'Afrique sud-saharienne vont au remboursement de la dette. Ensuite, on déplore que les objectifs du millénaire ne seront satisfaits. On déplore qu'il y a plus de 1.1 milliard de personnes sur terre qui ont moins de 1 dollars par jour pour vivre.... Et bien si on annule la dette, on donne à ces pays la possibilité de consacrer ses ressources à lutter efficacement contre la pauvreté. Aujourd'hui, on ne lutte pas efficacement contre la pauvreté. Médiatiquement, on le dit, mais on ne fait rien. La Banque Mondiale et le FMI tiennent toujours ces pays au collet, elles les empêchent de respirer. Et annuler la dette, c'est donner un espoir à ces pays, c'est donner aux populations enfin la possibilité de décider de leur propre avenir. Le combat ne fera que commencer, mais il doit être mené.


Pascale Fourier
 : Et, oui, donc c'était Des Sous et Des Hommes, en compagnie de Damien Millet. Alors, Damien Millet, vous pouvez le retrouver dans deux livres absolument remarquables, pédagogiques, comme il sait l'être là à l'Oral.... Il est pareil à l’écrit... Il est formidable! Donc, un des livres qu'il a écrit, c’est 50 questions sur la dette, 50 réponses sur la dette le FMI et la banque mondiale aux éditions Syllepses, en collaboration ave Eric Toussaint. Et puis surtout, il vient d'en sortir un qu'il a écrit tout seul: L'Afrique sans dette , toujours aux éditions Syllepses.

Voilà, à la semaine prochaine.


 

Rappel : Vous pouvez imprimer ce texte. Quel que soit l'usage que vous en ferez, il vous est demandé de citer votre source : Emission Des Sous...et des Hommes du 31 Janvier 2006 sur AligreFM. Merci d'avance.