Une émission proposée et présentée par Pascale Fourier sur ALIGRE FM 93.1 en région parisienne

 

EMISSION DU 4 JANVIER 2005

Le Ps autiste? Pourquoi?

Avec Annie Collovald, maître de conférencesen Sciences politiques à l’Université de Paris X Nanterre et membre du Laboratoire d’analyse des systèmes politiques ( LASP)

 

Pascale Fourier : Et notre invitée, comme la semaine dernière.

Annie Collovald : C’est Annie Collovald.

Pascale Fourier : Qui est toujours maître de conférences en Sciences politiques à l’Université de Paris X Nanterre et toujours membre du Laboratoire d’analyse des systèmes politiques. Et c’est justement parce que, pour une fois, je tenais quelqu’un qui était maître de conférences, non pas en économie, mais en sciences politiques que je me suis dit : « Je vais la réinviter une deuxième semaine pour nous parler de l’évolution et en particulier de l’évolution de la gauche ». Parce que, moi, le sentiment que j’ai actuellement, c’est un sentiment d’autisme et de mépris du Parti Socialiste. Fabius, au soir du 21 avril, parlait de « problème d’offre politique »... On on ne lui faisait pas dire... Pour quelqu’un qui, comme moi, est de gauche, qui est attachée à une certaine forme de mythologie de la gauche, à Jaurès, à 36, ect… quand je vois ce qu’est devenu le Parti Socialiste, je suis parfois un peu étonnée, pour le moins. D’autant plus peut-être qu’on entend un  Lang  vouloir valider le fait que les membres du Parti Socialiste ont dit « oui » à la constitution européenne par un attachement aux valeurs du socialisme telles qu’elles existaient avant et en particulier en les liant à Jaurès... Ce jour-là, j’ai un peu failli m’étrangler devant mon café... Qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qui se passe ? Voilà: qu’est-ce qui se passe au Parti Socialiste ?

Annie Collovald : Qu’est-ce qui se passe ? C’est une question qui est extrêmement intéressante. D’abord pour Lang, on pourrait dire que se rattacher à Jaurès est un moyen de construire une filiation, donc de rattacher les transformations qui se sont opérées à un passé valorisé, etc…C’est peut-être, sans doute, la seule chose qui leur reste à faire à l’heure actuelle...
Qu’est ce qui se passe ? Effectivement, lorsqu’on regarde les prises de position du Parti Socialiste, le discours que ses dirigeants tiennent, on s’aperçoit que les classes populaires, - vous allez dire que c’est une obsession chez moi... je la revendique ! - donc, par rapport à la classe ouvrière, par exemple, on s'aperçoit qu'il s’est opéré au cours du temps un certain éloignement. On peut même dire que, chez eux, il y a eu une forme d’abandon, volontaire ou involontaire, peu importe, par rapport aux plus fragiles économiquement et socialement. Comment l’interpréter ? C’est un peu votre question. Ce dont il faut se rappeler, c’est que lors du 21 avril, l’explication de l’échec de Jospin a été justement celui-ci: le Parti Socialiste aurait échoué parce qu’il se serait éloigné des classes populaires. C’est la phrase de Mauroy, par exemple, qui dit que  dans le vocabulaire de Jospin on ne voyait pas apparaître le terme ouvrier,  et c’était une explication un peu sociologique qui était avancée pour expliquer donc l’échec de Jospin. On peut dire qu’avec les régionales qui ont eu lieu il y a quelques mois, le discours s’est renversé, c'est-à-dire que non, ce ne serait pas une explication sociologique, c'est-à-dire de tendance longue et lourde, mais le 21 avril aurait été un simple accident. Ca serait donc un accident de parcours qui serait lié à la conjoncture, au fait que la campagne électorale aura été uniquement axée sur la sécurité, ce qui aurait fait que les électeurs se seraient orientés vers le Front national, à l’inverse des régionales -donc, où ils auraient retrouvé enfin leur ancien vote. Donc du coup, maintenant, on est plutôt dans une thèse sur l’accident. Le pauvre Jospin n’aurait pas eu de chance, mais maintenant tout va aller en fait pour le mieux. Ca donne une vision de l’électorat comme d’un électorat versatile, c'est-à-dire qu’il peut changer de comportement d’une année sur l’autre, ce qui sociologiquement , bien sûr, ne tient pas - et ce qui est d’ailleurs une autre manière de continuer à faire ce qu’ils ont fait, en fait depuis 1983, si l’on peut dire, de se détourner de la préoccupation des plus vulnérables.


Comment, en fait, l’expliquer ? Il y a plusieurs raisons. Là, je vais m’appuyer sur des travaux de Rémi Lefèbvre et Frédéric Sawicki qui sont des connaisseurs du Parti Socialiste et qui enseignent à Lille, et qui nous disent qu’on pourrait en fait avancer trois grandes raisons à ce retournement du Parti Socialiste par rapport à sa tradition ancienne qui était de représenter sinon la classe ouvrière, mais au moins quand même une large fraction du monde ouvrier.


Il y a d’abord le problème du discours, et effectivement de plus en plus chez les socialistes, on voit apparaître un discours qui ne fait plus référence aux inégalités sociales, à la lutte sociale, aux rapports de domination: on parle des salariés et des non-salariés; on n’évoque plus les ouvriers, les employés etc.. Donc un discours qui se serait en quelque sorte atténué, euphémisé, pacifié. Il n’y aurait plus de conflits sociaux, il n’y aurait plus de lutte des classes. Je ne dis pas ça pour renvoyer à un temps ancien et re-prôner la lutte des classes, ce n’est pas ça. Mais le discours est très important, parce que c’est ce qui donne sens et signification aux expériences sociales vécues en fait par les gens. Et donc du coup, en ne parlant plus des ouvriers, des employés, de la classe ouvrière, ou des grandes identités sociales, les socialistes ne donnent plus sens et signification à l’aggravation des inégalités sociales qui a cours à l’heure actuelle. Donc du coup, ces gens, ces fractions sociales ne peuvent plus se reconnaître dans l’offre du Parti Socialiste. Ca, c’est le premier point. C’est ce que l’ on a vu la fois dernière avec le détour par l’abstention qui est de plus en plus celui des groupes sociaux les plus fragiles.


Mais en se focalisant quand même sur la classe ouvrière ou sur les ouvriers, ça nous empêche de voir aussi d’autres érosions électorales dont est le lieu le Parti Socialiste. Par exemple les enseignants. Il y a les fonctionnaires qui se détournent de plus en plus du vote en faveur du Parti Socialiste. Ca, c’est un phénomène récent et extrêmement important. Et ces fonctionnaires et ces enseignants soit s’abstiennent, soit votent pour d’autres organisations politiques, soit ont un vote intermittent, c’est-à-dire qu’ils votent une fois, ils s’abstiennent un autre fois. Et puis lorsqu’on fait les entretiens, en fait, avec eux on s’aperçoit que leur vote est de plus en plus un vote « faute de mieux ». Un vote un peu désespéré si l’on peut dire. Donc éloignement par rapport aux fractions les plus fragiles, comment encore l’expliquer ?

Eh bien, on peut dire que s’est opéré au cours du temps une forme de professionnalisation des représentants du Parti Socialiste. Qu’est-ce que je veux dire par là ? S’est opéré au cours du temps une hausse du recrutement social chez eux: ce sont de plus en plus des énarques, des cadres du supérieur; ils sont de moins en moins issus de la classe ouvrière, s’ils l’ont jamais été. Mais même leurs origines sociales sont de plus en plus hautes. Donc on peut évoquer l’embourgeoisement des représentants du Parti Socialiste. Mais ce n’est pas simplement ça, c’est-à-dire que, de plus en plus, on a affaire à des élus et à des anciens élus. Même au niveau local, ceux qui représentent le Parti Socialiste occupent de plus en plus souvent, en fait, des positions électives. Et donc du coup, ça crée une séparation, une coupure avec les groupes sociaux qui eux, bien sûr, n’ont pas de représentants élus. Ca a un autre effet, ça, c’est de réorienter, si l’on peut dire, les représentants du Parti Socialiste, vers des enjeux strictement électoraux. Bien sûr, il faut qu’ils se fassent réélire; ce sont des élus: il faut qu’il se fasse réélire, donc ils s’orientent de plus en plus vers des enjeux électoraux; et donc du coup ils ont, comme je vous le disais la fois dernière, une conception de l’élection très rationalisée. Ce qui importe, ce sont les résultats électoraux et non pas le fait de rassembler le plus grand nombre autour de votes, par exemple. Et donc une conception de l'élection également assez particulière- et on pourrait la dire rationalisée. C'est-à-dire qu’ils pensent que ceux qui remportent l’élection, ce sont en fait les meilleurs. Donc s’ils échouent, c’est qu’ils n’ont pas été bons et notamment qu’ils n’ont pas été bons en termes de communication: soit ils n’ont pas assez bien expliqué quel était leur programme, soit les électeurs n’ont rien compris à ce qu’ils leur proposaient et c’est pour cela qu’ils ne sont pas allés voter. Ca a été aussi une des explications qui a été avancée le 21 avril. Jospin aurait très mal fait sa communication, mais surtout les électeurs étaient en fait, eux, responsables! Ils n’ont rien compris au très bon bilan du gouvernement Jospin! Donc soit ce sont les électeurs qui sont fautifs: ils ne comprennent rien; soit effectivement ça renvoie à des défauts de communication: donc il faut recommencer à bien expliquer et notamment si on explique bien, il faut en fait bien expliquer dans les médias. Donc le plus important maintenant, c’est de moins en moins le militantisme, mais c’est de plus en plus les médias. Donc il faut s’expliquer dans la presse, dans les sondages, à la télé, etc. Et de moins en moins par exemple s’appuyer sur des réseaux de militants.

Pascale Fourier : Des Sous... et des Hommes toujours en compagnie d’Annie Collovald, donc, qui nous parlait de l’évolution de la gauche et en particulier du Parti Socialiste. Il y a un petit quelque chose non pas que je ne comprends pas, mais qui m’agace prodigieusement en réalité... Là tout à l’heure, vous disiez que l’évolution des choses est telle que finalement le Parti Socialiste, enfin les dirigeants du Parti Socialiste analysent les choses en terme de difficultés de communication, de mauvaise communication. Ils nous disent qu’on n’a pas compris grand' chose, et du coup, ça génère tout ce discours du type : « Il faut qu’on explique mieux, il faut qu’on soit pédagogue » et on a l’impression qu’ils ne se rendent pas du tout compte que non, non, pas besoin d’être plus pédagogue... on n’est pas du tout d’accord avec eux ! On a l’impression justement d’une espèce d’autisme, d’enfermement, de mauvaise compréhension telle qu’ensuite ça peut avoir deux conséquences: soit effectivement on vote plus à gauche, auquel cas on va invalider notre vote en disant justement qu’il est extrêmiste, qu’il n’a pas de vraie valeur, que c’est une sorte de mécontentement qu’on voudrait exprimer; soit on va s’abstenir. Enfin l’attitude du Parti Socialiste ne me semble pas pouvoir déboucher sur quelque chose de très positif...

Annie Collovald  : Il y a plein de choses. Cette attitude, moi, je vous l’ai dit, d’éloignement par rapport aux classes populaires, de réorientation par rapport aux élections, ça a un effet en fait extrêmement important. C'est-à-dire qu’ils ne voient la concurrence comme importante que par rapport à la droite. Et du coup toutes les oppositions et notamment les oppositions liées à l’extrême-gauche par exemple sont vues comme inadmissibles et inacceptables, puisque cela remet en cause le programme, le « bon programme » qui serait le leur. Il y a donc une invalidation comme ça des extrêmes et notamment de l’extrême-gauche. Pour invalider l’extrême-droite, il n'y a pas de problème. C’est important aussi parce que cela a un autre effet: ça disqualifie, je crois, également le recours au militantisme. Or, une des raisons du succès si l’on peut dire du PS assez longtemps, c’est qu’il s’appuyait sur des réseaux militants extrêmement forts. Et notamment sur des militants qui, par exemple, appartenaient à des syndicats -or on voit dans le recrutement à l’heure actuelle que cette affiliation-là est de moins en moins importante- ou sur ce que l’on appelait le « pluri-engagement », c'est-à-dire sur des militants au PS qui appartenaient aussi à des syndicats, mais aussi à des associations etc… Cette forme-là également est en train de disparaître, c'est-à-dire qu’on a de plus en plus affaire avec le PS à ce que l’on peut appeler des « mono-militants », donc du coup qui ne réussissent plus à cerner et connaître les évolutions qui se passent dans différents univers sociaux et donc notamment dans les univers sociaux les plus simples, par exemple. Il n’y a pas de remontée si l’on peut dire et de mise en forme et de mise en sens de toutes ces expériences sociales très éprouvantes que vivent les gens les plus vulnérables à l’heure actuelle. Donc un abandon en fait du militantisme. Ca se voit aussi avec le recrutement des jeunes, par exemple, qui s’opère à l’heure actuelle au Parti Socialiste. On fait de plus en plus appel à des jeunes qui viennent de Sciences-Po qui ont plutôt ce que l’on appelle un « habitus » de cadre, et donc ils vont raisonner eux aussi en terme de comm', la bonne comm' , mais pas du tout de militantisme sur le terrain. Et donc du coup, ça va démoraliser les vieux militants qui eux sont plus dans l’interaction de face-à-face, c'est-à-dire qui aiment aller voir les gens, discuter avec eux, etc. Donc on voit bien la réorientation qui est en train de s’opérer au Parti Socialiste vers des formes de campagnes électorales qui sont des campagnes électorales de la droite: miser sur les médias, sur les sondages, etc., et plus du tout donc sur les militants.


Alors, comment faire quand on ne se reconnaît plus en fait dans cette offre électorale et politique ? Il me semble qu’il y a plusieurs solutions qui prennent appui un peu sur ce que je viens de vous dire. Le plus important me semble-t-il, c’est de faire rentrer à nouveau dans les représentations les préoccupations des plus simples. Comment les faire rentrer à nouveau ? En essayant de refaire le lien avec la classe ouvrière ou avec les groupes ouvriers, par exemple. En essayant de les rencontrer, de les faire monter dans les associations qui sont les nôtres ou qui sont celles qui se mobilisent le plus à l’heure actuelle, et qui bien souvent recrutent dans les classes moyennes éduquées. Ce sont bien souvent les enseignants, il ne faut pas se leurrer, qui se mobilisent. Mais il faudrait essayer de renouer en fait les contacts avec les classes populaires. Il faudrait aussi renouer les contacts avec les syndicats. Je pense qu’on peut avoir des jugements extrêmement critiques à leur égard, mais ça n’empêche qu’ils constituent à l'heure actuelle des collectifs qui prétendent représenter les causes des plus simples.


Et puis autre manière de s’opposer, c’est de continuer à militer ailleurs. Rien ne vaut la constitution de ce que l’on peut appeler des « contre-pouvoirs ». Après tout dans une logique de concurrence, on peut rappeler à l’ordre en montrant d’autres gens que ceux que l’on a l’habitude de voir, faire entendre d’autre gens que ceux que l’on a l’habitude d’entendre. Monter aussi des associations sur des propositions autres que celles qu'on a l’habitude d’entendre. Et sous cette forme-là, rien n’est joué encore.. On peut faire plier les choses.

Pascale Fourier : Le Parti Socialiste décidément quand même s’enferre, largement, dans des analyses qui me semblent à moi fausses, et il y a la possibilité dans des associations à la marge, - le nom qui vient tout de suite à l’esprit, ça pourrait être Attac, la Fondation Copernic, les branches gauches, si l'on peut parler comme ça, du Parti Socialiste- il y aurait peut-être la possibilité de faire en sorte que le Parti Socialiste se réoriente ou…qu’est ce qu’il faut espérer ? Une reconstruction à gauche de la gauche comme l’appelle de leurs voeux certains ?

Annie Collovald  : Ca peut être une solution. Si l’on considère que la politique, c'est une forme de concurrence et de rapports de forces, lorsque vous avez donc une force politique qui s’enferme sur elle-même, un des moyens de la rappeler à l’ordre, c’est de jouer sur les rapports de forces... C’est de reconstituer en fait des collectifs qui l’obligent, même si elle ne veut rien entendre, qui l’obligent à prendre en considération des thèmes, des causes, des gens qu’elle n’entend plus.

Pascale Fourier : Donc, il ne faut pas complètement désespérer...

Annie Collovald  : Il faut essayer au moins, parce que si on commence à désespérer, eh bien on ne fait plus rien! Il faut refuser de se taire! Lorsque l’on en a assez, il faut prendre la parole! La lutte n’est jamais finie…

Pascale Fourier : C’était des Sous... et des Hommes dans une version optimiste plutôt rare, avec Annie Collovald qui a écrit, je vous le rappelle, Le populisme du FN, un dangereux contre-sens aux éditions du Croquant (12 euros). A la semaine prochaine...


 

Rappel : Vous pouvez imprimer ce texte. Quel que soit l'usage que vous en ferez, il vous est demandé de citer votre source : Emission Des Sous...et des Hommes du 4 Janvier 2005 sur AligreFM. Merci d'avance.