Une émission proposée et présentée par Pascale Fourier sur ALIGRE FM 93.1 en région parisienne

 

EMISSION DU 5 AVRIL 2005

Non au Traité Constitutionnel 2/2 …

Avec Jacques Généreux, professeur à Science Po, membre du Conseil National du PS.

 

Pascale Fourier : Et notre invité, comme la semaine dernière sera Jacques Généreux, qui a écrit le « Manuel critique du parfait européen », avec comme sous-titre « Les bonnes raisons de dire non à la constitution». Je rappelle que cette émission s’inscrit dans une série qui a commencé la semaine dernière pour le « non » au traité constitutionnel... Pourquoi le « non » ? Parce qu'on entend beaucoup de « oui » par ailleurs... et que donc ça peut être sympathique d’écouter les raisons du « non ».... La deuxième émission avec Jacques Généreux porte plus spécifiquement justement sur le traité lui-même, sur les raisons de voter « oui » ou sur les raisons de voter « non », en parlant plus spécifiquement d’extraits particuliers du Traité Constitutionnel. Jacques Généreux, je le rappelle, est professeur à Sciences Po et membre du Conseil National du Parti Socialiste, dans l’aile gauche du Parti Socialiste, c'est-à-dire « Nouveau monde ». Il est très très bavard ... et donc je vais lui laisser la parole tout de suite....

Il y a toujours un petit quelque chose que je n’ai pas compris. Si j’ai bien suivi ce que vous disiez, l’Union politique, c’est finalement faire le choix d’un modèle social qui serait original, propre à l’Europe. Est-ce que les autres socialistes, ceux qui disent « oui », sont absolument aveugles et ne voient pas que la construction européenne, jusqu’à présent, a mené à ce que vous disiez tout à l’heure, ou… ou je n’arrive pas d’ailleurs à comprendre… je ne sais pas...

Jacques Généreux : C’est certain que, vu de l’extérieur, ça doit paraître incompréhensible, car on peut se demander comment des socialistes disent « oui » à un traité qui interdit dans son article III-210 l’harmonisation des politiques sociales par le haut; un traité qui, dans ce même article, interdit la mise en place de prescriptions minimales en matière de salaire, donc qui interdit l’idée qu’on demande à chaque pays au moins de mettre en place chez lui un salaire minimum; un traité qui dit qu’en matière de libéralisation des services, - article 148, qui est l’objet de la directive Bolkestein, en cours de discussion- , quand une loi cadre prévoit la libéralisation des services, les gouvernements s’engagent à libérer les services au-delà de ce qui est prévu dans la loi cadre européenne et la commission donne des recommandations en ce sens. Un traité qui dans son article 3 pour la première fois dans l’histoire de l’Union Européenne dit que dans les objectifs de l’Union, l’Union offre un espace ouvert où la concurrence est libre et non faussée, donc fait de la concurrence libre et non faussée une fin en soi, un objectif en soi. Bref, comment les socialistes peuvent-ils dire « oui » à un traité qui représente effectivement à peu près l’envers du modèle qu’ils présentent, l’envers du modèle qu’ils ont défendu, notamment en France dans leur programme pour les élections européennes pour l’Europe sociale, programme qui introduisait un certain nombre d’exigences vis-à-vis du Traité Constitutionnel, qui demandait que les sujets de la fiscalité ou de l’harmonisation sociale puissent être décidés à la majorité qualifiée, qui demandait qu’on puisse mettre en place un salaire minimum européen, qui demandait une procédure de révision autrement qu’à l’unanimité, bref qui demandait beaucoup de choses, toutes choses qui sont interdites par le traité.

Donc je comprends votre surprise, parce qu' on peut se demander pourquoi des gens vous disent au mois de juin pendant les élections européennes: « Nous voulons cette Europe-là », et quelques mois après vous disent : « Il faut dire « oui » à un traité qui interdit tout ce qu'on vous avait présenté comme étant des exigences pour construire une Europe sociale ». Je comprends que ça paraisse incompréhensible. En même temps, je veux dire, il est rassurant de voir qu' un peu moins de la moitié, - et simplement dans le résultat des urnes- , des militants socialistes sont quand même là pour dire: « Non, nous on a bien compris que c’est totalement incompatible avec les engagements qu’on a pris devant les français, avec la conception que nous avons de l’Europe sociale ».

Cela dit, est-ce à dire que ceux qui sont partisans du « oui » dans ce parti sont idiots, ne comprennent pas, voire sont favorables à cette Europe ultra libérale ? Non ! Certainement pas et heureusement. Ca n’est absolument pas le sens. On ne peut pas confondre le « oui » socialiste avec le « oui » de la droite ou avec un « oui » libéral, sur le fond. Les camarades et les militants qui sont favorables au « oui » en général reconnaissent, en tout cas en privé, dans le débat interne au Parti Socialiste, reconnaissent toutes les limites et toutes les difficultés, voire toutes les horreurs qu’il y a dans ce traité notamment sur le plan social. Mais leur point de vue, qui est plutôt stratégique, consiste à penser que si nous disons « oui » à ce traité, ça n’aggravera pas tellement les choses en quelque sorte par rapport à la situation actuelle, puisque nous avons déjà dans le cadre du traité de Nice une Europe très libérale, trop libérale, et que si nous disons « non », nous restons dans le cadre du traité de Nice où la plupart des méfaits du libéralisme sont déjà inscrits; donc nous ne gagnons pas grand-chose, en revanche en disant « non », nous perdons un certain nombre d’avancées dans le fonctionnement des institutions, dont, c’est vrai, l’efficacité est améliorée par ce nouveau traité. Donc ils disent : « Autant prendre les quelques avancées qu’il y a dans ce traité puisque finalement nous ne perdons pas grand-chose de plus en disant « oui » à celui-là par rapport à la situation actuelle ». Et ils pensent que dire « non » créerait un malaise, voire une crise politique en Europe et notamment dans la sociale-démocratie européenne parce que les autres partis socialistes, socio-démocrates ( au niveau de leur direction, parce que personne n’a consulté les militants) sont favorables à ce traité. Donc ils disent : « Plutôt que de nous isoler des autres partis socialistes, des socio-démocrates, il vaut mieux dire « oui » parce que en disant « oui » vous voyez, on reste dans le jeu, on peut renégocier, et donc une fois qu’on aura dit « oui », qu’on aura été donc très très gentils, on pourra après reprendre le travail de négociation pour dire qu’il y a des choses qui ne vont pas, qu’il faut reprendre ». Donc ils sont dans cette logique du consensus, il ne faut pas faire de clash, il ne faut pas dire non aux choses avec lesquelles on n’est pas d’accord. Voilà, c’est un point de vue stratégique.

Ce n’est pas une divergence de fond quant au modèle européen. Nous avons le même modèle européen. Partisans du non et partisans du oui au Parti Socialiste, nous avons le même modèle européen en tête. Simplement, il y en a qui croient qu’on le fait avancer en disant oui à tout et en essayant de discuter avec des gens mais qui ne veulent plus discuter de rien puisqu’ils ont tout obtenu. Et puis ceux qui, comme moi et d’autres évidemment au Parti Socialiste, pensent que le meilleur moyen d’obtenir une renégociation, c’est de commencer par dire ce qu’on ne veut pas, et commencer par dire que ce traité, en l’état, on n’en veut pas !

Pascale Fourier  : Finalement vos petits camarades socialistes pensent qu’il y a des avancées et pas de recul... Donc, finalement, je peux me dire: « Très très bien, je vais voter oui à ce traité : quelques avancées notamment du point de vue démocratique, pas de recul; ce n'est pas pire...,il paraît que la partie III, ce sont des traités qui avaient déjà été signés... donc je ne vois pas pourquoi je vais voter « non »... Moi par exemple, je pense que je vais voter « oui »...

Alors d’abord, je l’ai montré tout à l’heure, c’est faux qu’il n’y a pas de recul libéral, puisque dans aucun traité jusqu’ici la concurrence libre et non faussée n’était un objectif, ça a toujours été un instrument. Et temps que c’est un instrument, on peut se poser la question, et le juge européen peut se poser la question: est-ce que cet instrument a permis d’atteindre un niveau d’emploi élevé, a permis d’atteindre un niveau de protection sociale élevé, le développement durable, bref tout ce qu’il y a dans les objectifs. Mais maintenant que c’est dans les objectifs, on ne peut plus faire ça ! On ne peut plus se demander si la concurrence libre et non faussée permet d’atteindre les objectifs de l’Union, puisque c’est un objectif de l’Union, un objectif fondamental. Ca, c’est un recul colossal, bien évidemment, dans le sens du libéralisme.

Pascale Fourier  : La concurrence libre et non faussée, ça veut dire le libre-échange, ou bien c’est différent ?

Jacques Généreux : Ah ! Ca vient s’ajouter ! La concurrence libre et non faussée, c’est le principe général de tous les marchés à l’intérieur de l’Union, et à cela vient s’ajouter le libre-échange international qui est la libre circulation internationale des biens, des personnes, des capitaux, etc… Donc voilà pour les reculs. Il y a un vrai recul libéral.

Avancée démocratique, avancée sociale. C’est une foutaise ! Qu’est-ce que c’est que la démocratie ? La démocratie, ce n’est pas d’avoir comme on a là un parlement qui devient co-législateur avec les gouvernements. C’est bien, qu’il soit co-législateur, d’accord, mais un parlement qui n’a aucune initiative des lois, qui ne peut faire aucune proposition... à quoi ça sert d’aller voter, d’envoyer des députés qui ne peuvent appliquer aucun programme, qui ne peuvent même pas faire de propositions de lois? Donc le pouvoir reste exercé par la Commission, qui a l’initiative, et par les gouvernements qui négocient entre eux. Le parlement peut juste imposer son veto, amender si les gouvernements et la commission le veulent bien, donc ça n’est pas des institutions démocratiques. Et surtout, même si le parlement était vraiment législateur, avait l’initiative des lois, même si, quand vous envoyiez une majorité de gauche ou de droite au parlement européen, ça impliquait un gouvernement ou une commission de droite, de gauche, qui est censée appliquer le programme de parlement...même si on avait des institutions qui à la limite fonctionnaient comme dans une démocratie nationale, eh bien ce ne serait pas démocratique! Pourquoi ? Parce que dans le cadre de ce traité, ce gouvernement, qui reflèterait parfaitement les élections, n’aurait pas le droit de mener les politiques qu’il souhaite, et en tout cas il n’aurait pas le droit de mener des politiques progressistes, des politiques sociales de gauche, parce que seules sont autorisées dans ce traité des politiques qui respectent la concurrence libre et non faussée.

Donc il faut bien comprendre l’arnaque qui est derrière cette affaire. On nous dit qu’on a fait une constitution et qu’enfin ça représente une grande avancée historique parce que ça permet de mettre plus de politique dans l’Union. En réalité, on n’a pas ça. Dans une constitution, vous n’auriez que les règles du jeu politiques. Vous n’auriez pas la définition précise de l’orientation des politiques. Les politiques pourraient être de droite, de gauche, comme c’est le cas en France, dans n’importe quelle démocratie. Or ici on a un objet juridique tout à fait particulier, c'est-à-dire que dans cette soi-disant constitution on définit non seulement les principes et les règles du jeu politique, mais on définit à l’avance l’orientation précise des programmes politiques. Toute politique qui est une politique qui vise à introduire plus de régulation des marchés pour faire plus de social est explicitement interdite par ce traité. Donc, c’est une constitution de droite. C’est une constitution qui n’accepte que des politiques libérales, donc qui instaure en quelque sorte une dictature définitive des politiques libérales. Les gouvernements ont le droit de faire ce qu’il veulent à une condition, c’est qu’ils ne fassent que des politiques qui fassent plus de concurrence. C’est ça, la grande avancée démocratique!!

Avancée sociale, d’un mot... On nous dit qu’il y a une avancée sociale magnifique parce qu’il y a la Charte des droits fondamentaux qui avait été discutée à Nice en 2000 et qui est enfin introduite dans cette constitution. Cette charte des droits fondamentaux n’introduit aucun droit nouveau que nous n’ayons déjà, et quand bien même ce serait le cas, elle ne s’applique en aucun cas au droit national: c’est écrit dans la charte elle-même, ce sont les articles 111 et 112 qui précisent l’application de cette charte. Il est dit expressément que cette charte ne s’applique qu’aux actes de l’Union et ne peut en aucun cas s’appliquer aux actes de droit national. Comme le droit social, le droit du travail, relèvent de la compétence nationale, on a donc une belle charte qui nous dit: «  On définit des droits fondamentaux, notamment pour les travailleurs, des droit sociaux, mais qui ne donnent à l’Union aucun pouvoir, aucune compétence supplémentaire pour imposer quoi que ce soit au droit national ». Donc ces droits ne servent strictement à rien, ils sont là pour la galerie, et même là-dedans il y a des reculs, même dans ces droits qui ne servent à rien, puisque par exemple on ne reconnaît pas le droit au logement et le droit au travail, qui étaient reconnus précédemment, dans des textes précédents, et a été remplacé par le droit de travailler. Donc c’est un scandale! Il n’y a aucune avancée sociale, aucune avancée démocratique.

Pascale Fourier  : Mais on me dit quelque chose que je ne comprends pas, là aussi... « Concurrence libre et non faussée », ça, c’est vraiment une valeur absolue de cette constitution. Je ne vois pas le problème : concurrence libre, pourquoi pas ? et puis non faussée c’est très bien!!! J’ai même rencontré un socialiste récemment, un de mes invités, qui me disait que j’espérais tout de même bien que la concurrence soit libre et que j’espérais tout de même bien qu’elle soit non faussée. Je ne vois pas le problème... Tout est bien, non ?

Jacques Généreux : Eh bien c’est parce que les gens ne comprennent pas le sens des mots. « Concurrence non faussée »... Alors mettons dans le secteur des biens privés, strictement privés et marchands..., pourquoi pas ! Concurrence non faussée, c’est l’idée que la concurrence doit être loyale. Mais vous voyez que, si l’on appliquait vraiment cette concurrence faussée de manière intelligente et honnête pour que ce soit bien, il faudrait que la concurrence ne soit faussée par rien, c'est-à-dire que à la fois elle ne soit pas éventuellement faussée par des aides publiques qui iraient plutôt à tel ou tel secteur, telle ou telle entreprise, mais en même temps il faudrait qu’elle ne soit pas faussée entre pays européens par le fait qu’ici ou là on maltraite les travailleurs, qu’on les paye moins, que leur système de protection sociale est plus faible. Donc on a une grande hypocrisie quand on nous dit qu’on défend la concurrence non faussée comme un principe simplement de loyauté de la compétition, parce que la loyauté de la compétition n’est autorisée que dans un sens, que pour interdire les aides publiques, que pour interdire justement qu'au nom d’intérêts politiques ou publics on favorise tel ou tel secteur.... Mais il n’est absolument pas interdit de fausser la concurrence en faisant de la concurrence fiscale, de la concurrence sociale, - qui n'a rien à voir avec la « bonne concurrence économique », qui est la concurrence sur la qualité des produits, la qualité des services rendus. On fait de la concurrence sur le dos de la santé, des conditions de travail des individus et des personnes. Ca, c’est de la concurrence faussée. Donc, grande hypocrisie! La concurrence est totalement faussée avec le dumping fiscal et social, mais ça, ça n’est pas interdit ! Le traité l’autorise. Il interdit évidemment tout ce qui fausserait la concurrence si c’est dans le sens du bien public.

Alors justement considérons autre chose que les simples biens privés marchands. Comment voulez-vous avoir des biens publics, simplement une loi, ou que la politique existe, sans concurrence faussée ? Par définition le fait d’avoir des hôpitaux publics, ça fausse la concurrence. Parce que les hôpitaux publics ont de l’argent public, ils sont avantagés, par rapport à des cliniques privées. Par définition, avoir une éducation publique, ça fausse la concurrence. Les lycées publics, ils sont avantagés par rapport aux lycées privés, puisqu’ils ont accès plus facilement à des financements publics. Par définition, la politique, ça fausse la concurrence! Pourquoi ? Parce que la politique, par définition, ça intervient dans tous les domaines où la libre-concurrence, la libre-entente, la libre-négociation, le libre-contrat entre les individus ne permet pas d’atteindre les finalités que la société juge dignes d’être poursuivies. A chaque fois si on dit: « Là si on laisse faire le jeu de la libre concurrence et des contrats , ça ne marche pas, ce n’est pas bien parce que ce n’est pas juste, parce que ce n’est pas bon, parce que ce n’est pas efficace », eh bien on dit il faut que le politique intervienne. Donc le politique ça existe par définition pour fausser la concurrence et pour rendre la concurrence moins libre que s’il n’y avait pas de politique.

Pascale Fourier  : Un des arguments de ceux qui prônent le « non » est de dire que cette constitution ne peut pas être révisée. Evidemment ceux qui sont pour le « oui » disent:« Mais si, mais si, il n’y a aucun problème ». Alors ???....

Jacques Généreux : Eh bien évidemment, la révision de la constitution est prévue à la fin dans les articles, si ma mémoire est bonne, 442 à 444 de la constitution, mais c’est une révision qui ne peut se faire qu’à l’unanimité, voire à la triple unanimité d’une convention qui élabore par consensus un projet, puis des gouvernements qui doivent accepter à l’unanimité ce projet, et enfin par ratification dans tous les pays. Donc l’unanimité à 25, et puis bientôt à 27, quand on aura intégré la Roumanie, la Bulgarie, puis un jour à 30, 35… Bien évidemment on voit bien que c’est donner un droit de veto à n’importe quel Etat sur n’importe quelle transformation des institutions qui serait désirée par l’immense majorité des citoyens et des Etats européens. C’est aberrant ! Aucune constitution dans le monde n’est révisable qu’à l’unanimité ! Et donc on voit bien la nature de l’arnaque, encore une fois. Il ne s’agit que d’un traité diplomatique international qui réunit des Etats et qui ne peut être modifié que si chacun de ces Etats est d’accord. Qu’on n’aille pas nous faire croire que c’est enfin la constitution politique etc… Si c’était une vraie constitution pour l’Europe, ça voudrait dire que tous les Etats qui ont signé ça et qui acceptent ça acceptent aussi que désormais on puisse à une majorité qualifiée, voire à une majorité très qualifiée de 70, 75%, la modifier sans qu’aucun Etat ne puisse imposer son veto à la volonté de l’immense majorité. Donc nous restons bien dans le cadre d’un « truc » qui, de fait, sera non révisable. C’est pour ça que dire « oui » a une vraie conséquence. Car si l’on veut rediscuter quoi que ce soit dans ce traité sur les questions fondamentales, le seul moyen de l’obtenir, c’est de dire « non ». Car si on dit « oui », n’importe quel Etat, le plus petit, Malte ou Chypre, pourra opposer son veto à la moindre discussion sur une révision, pourra dire: « Non, il n’en n’est pas question ! ». N’importe quel paradis fiscal dans l’Union européenne, - et nous en avons- , pourra dire: « Il n’est pas question qu’on rediscute de l’harmonisation des fiscalités en Europe »! Et pour des décennies, nous ne pourrons rien changer sur les questions fondamentales. Et donc ça c’est une raison essentielle, ne serait-ce tout simplement que pour des démocrates qui comprennent qu’on ne peut pas infliger pour les trois décennies, quatre décennies qui viennent, aux générations futures, ce qui est le résultat d’un compromis politique à un moment donné. Ce n’est pas le compromis politique des gouvernements de 2005 qui doit s’imposer définitivement pendant 40 ans à toutes les générations qui viennent. C’est inacceptable qu’on soit de droite, de gauche, libéral ou socialiste, simplement au nom du bon sens et de la démocratie. Donc ça, c’est une raison aussi fondamentale de dire « non ».

Car dire « non », ce n’est pas une catastrophe de dire « non ». On nous effraie, on veut nous effrayer en nous disant que ça va déliter l’Europe, que ça crée une crise. Dominique Strauss- Kahn a même fait un mensonge énorme en disant à la télévision que ça pouvait remettre en cause la monnaie unique, ce qui est scandaleux ! La monnaie unique, nous l’avons, et personne ne songe à l’abandonner. Si nous disons « non », il ne se passe rien! C’est regrettable, d’ailleurs, parce que si nous disons « non », on ne va pas du jour au lendemain avoir des politiques géniales, des politiques sociales! Nous sommes déjà dans une Europe libérale. La directive Bolkeshtein, c’est maintenant ! Elle est parfaitement validée par ce traité, elle est parfaitement compatible avec le traité de Nice. Nous restons dans le cadre actuel des institutions, des règles, des traités, du traité de Nice, du traité de Maastricht. Bref, nous ne perdons aucun des acquis de l’Union européenne, nous ne perdons aucun des méfaits des politiques libérales en cours. Donc je ne cherche pas à dire que c’est génial de dire « non ». Simplement, dire « non », ça ne détruit rien. On reste comme on est. Ce n’est pas catastrophique, que je sache. Ce n’est pas le chaos: ça fonctionne, l’Union européenne, donc on ne perd rien. Tout ce qu’on gagne, c’est que tout est ouvert. C'est-à-dire que notamment, bien évidemment on peut remettre à plat un certain nombre de questions, exiger une négociation. Vous savez d’ailleurs, il y a déjà eu un colloque de juristes en Hollande il y a quelques semaines, qui se sont dit, -et ce sont tous des partisans du « oui »-, mais ils se sont dit : « Ce traité, probablement, ne va pas être adopté, parce que il y a au moins un ou deux pays importants qui diront « non » ». Et donc, le résultat du colloque c’était : « Eh bien, qu’est-ce qu’on va faire ? On va revoir ensemble sur quoi on peut trouver le plus petit dénominateur commun... ». Et le plus petit dénominateur commun, c’est quoi ? C’est que sur la nouvelle organisation des institutions, des règles de décision, où on améliore un peu les choses, l’efficacité, il y a consensus. Donc ce qu’il y avait de bien dans ce traité, bien que cela n’entraîne pas la vraie démocratie, enfin tout ce que j’ai dit tout à l’heure, mais ce qu’il y avait de bien, qui permet simplement que l’Union européenne fonctionne un petit peu mieux, un petit peu plus efficacement à 25 où ça devient compliqué, à la limite on l’aura, parce qu' on remettra sur le tapis uniquement cela, puisqu’il y a consensus. On proposera la ratification d’une partie strictement institutionnelle et on aura les quelques avancées qu’il peut y avoir là- dedans. On les aura sans avoir tout le reste. Et ça, voyez-vous, ce serait déjà une grande victoire, même si ça ne changerait pas l’orientation des politiques dans l’immédiat parce que ça, ensuite, c’est par le rapport de force politique qu' on pourra les changer. Mais au moins, il y aurait une grande victoire pour les vrais pro-européens qui veulent une Union politique, parce que, pour la première fois dans l’histoire de l’Union, on aurait soumis à ratification un traité qui ne parle que d’institutions et que de politique. Là, ça commencerait à ressembler à une vraie constitution européenne qui ne parle que de l’organisation des institutions et que des règles du jeu politiques. Et qui reconnaisse que, ensuite, dans ce cadre-là, ce nouveau cadre institutionnel de règles du jeu, on va pouvoir éventuellement modifier les traités antérieurs. Alors ça, c’est une révolution ! Ce serait une vraie constitution. En tout cas, le seul moyen de laisser une toute petite chance pour qu’on aille vers cette vraie constitution progressiste et surtout simplement vraiment démocratique, c’est de reconnaître que ce traité n’en est pas une, que c’est une forfaiture, un mensonge et une insulte faits aux citoyens européen, et que même si dire « non » ne va leur apporter aucun progrès, si au moins ça leur apporte l’exercice de leur liberté, ça n’est pas parce que dire « non » ne va rien changer à la situation présente que vous n’avez pas le droit de dire que vous n’êtes pas d’accord avec ce que soi-disant cela apporte. Même si ça ne change rien à votre situation, quand la seule liberté qui nous reste, c’est la liberté de dire qu’on n’aime pas ce qu’on est en train de nous faire, qu’on n’aime pas les politiques qu’on est en train de nous imposer, eh bien il faut exercer cette liberté. Parce qu’on ne peut pas dire « oui » ou bien s’abstenir, ne pas aller voter, et puis après gueuler ou râler parce qu’on continue à nous mettre en place des politiques libérales. Il faut bien savoir une chose, c’est que même si on dit « non », pendant longtemps on va continuer à mettre et à appliquer des politiques libérales dans cette Europe, parce que pour pouvoir faire que ça change, il va falloir pouvoir aussi changer les conditions et les règles qui sont inscrites dans les traités. Mais moi, je vous le demande : comment est-ce qu’on va faire pour obtenir un changement des règles inscrites dans ces traités si on commence par dire « oui » à tout aujourd’hui pour dire après qu'on n’était pas d’accord?? C’est absurde, ça n’a aucun sens!! Donc le seul moyen, - calmement, sereinement, parce que, franchement, ça ne fait aucune révolution, ça ne bouge rien- , le seul moyen d’obtenir qu’on ait la possibilité de changer des choses dans la marche de l’Union, c’est de dire simplement tout bonnement ce qu’on pense : dans l’état actuel, ce traité ne nous apporte rien de bon qui vaille, il sanctifie tout ce qu’il y a déjà de mauvais dans l’évolution des politiques européennes, donc ça ne nous va pas. On en veut un autre. C’est simple à dire, ça ne détruit rien, ça autorise tout.

Pascale Fourier  : C’était  Des sous et des Hommes, en compagnie de Jacques Généreux. Je rappelle qu’il a écrit « Le manuel critique du parfait européen » avec comme sous titre « Les bonnes raisons de dire « non » à la constitution. C’est aux éditions du Seuil, c’est remarquable de pédagogie et d’intelligence et c’est le meilleur argumentaire que j’ai pu trouver pour le « non » au traité constitutionnel. On peut en trouver une version abrégée sur son site :http://genereux.fr. La semaine prochaine nous recevrons Yves Salesses, de la fondation Copernic.

 

Rappel : Vous pouvez imprimer ce texte. Quel que soit l'usage que vous en ferez, il vous est demandé de citer votre source : Emission Des Sous...et des Hommes du 5 Avril 2005 sur AligreFM. Merci d'avance.