| Pascale
Fourier : Dans l’émission précédente,
Serge Halimi, journaliste au Monde Diplomatique, nous avait expliqué
comment l’évolution du contexte économique avait permis
que soit enfin entendue l’idéologie néolibérale.
Il nous disait que cette idéologie avait été “
concoctée ” au sein d’officines destinées à
contrecarrer l’idéologie keynésienne, hégémonique
depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. C’étaient les
fameuses “ boîtes à penser ” américaines
: les “ think tanks ”. Je vous brosse le tableau : Serge Halimi
et moi-même sommes attablés au fond d’un café.
Bruits de verres, de conversation, c’est dans ce contexte quelque
peu bruyant que je lui ai demandé comment on était passé
d’un corps d’idées conçu dans ces “ boîtes
à pensée ” au rouleau compresseur libéral que
l’on connaît actuellement.
Serge Halimi : Un
facteur important, c’est que les idées néolibérales,
à partir des années 1960, bénéficient d’un
appui financier important et massif des entreprises. Les chefs d’entreprises
ont le sentiment d’être victimes de politiques économiques
et sociales qui privilégient selon eux les syndicats. Les entreprises
ont le sentiment d’être d’autant plus victimes de ces
politiques qu’elles n’ont pas développé d’alternatives,
qu’elles n’ont pas, comme le dit l’un d’entre
eux, “ pensé l’impensable ”. Il fallait arriver
à faire advenir l’impensable. C'est-à-dire, le refoulement
de l’État-providence que personne n’envisage dans les
années 1950. Comment faire pour que l’impensable devienne
le pensé, devienne la politique qui sera mise en œuvre ? Vous
allez systématiquement financer les travaux de chercheurs, d’universitaires
qui iront dans un sens bien précis, avec une feuille de route déterminée
à l’avance et qui se résumerait en quelques points
: il faut casser les syndicats, il faut refouler l’État-providence,
il faut donner davantage de pouvoirs aux chefs d’entreprises. Vous
réunissez des chercheurs et vous leur dites : on sait ce que vous
allez trouver dans vos recherches, on est prêt à financer
vos recherches avec l’argent dont vous aurez besoin pour justifier
des politiques dont on sait déjà ce qu’elles seront.
Vous allez avoir des tas d’universitaires qui vont avoir table ouverte,
études ouvertes aussi longtemps que nécessaire pour développer
ces politiques. Alors que naturellement, en face, vous n’avez pas
le même dispositif, vous n’avez pas des gens qui d’une
part savent ce qu’ils doivent trouver parce qu’on le leur
a indiqué, et qui disposent d’autre part des moyens nécessaires
pour développer une politique justifiant une intervention plus
poussée de l’État. Il y a une volonté délibérée
de la part des grosses entreprises, des gros chefs d’entreprises,
de ceux que l’on peut appeler les gros capitalistes, de développer
une demande pour des idées conformes à leurs intérêts.
Pascale Fourier :
Comment est-on passé ensuite de ces laboratoires universitaires
au grand public ?
Serge Halimi : Ces
laboratoires sont à la fois universitaires et plus qu’universitaires.
Progressivement, ils incorporent un certain nombre d’essayistes
ou de journalistes qui développent dans certains journaux des éditoriaux
réguliers vulgarisant des thèses néolibérales.
Aux Etats-Unis, par exemple, un journal comme le Wall Street Journal,
le quotidien le plus diffusé du pays, lu par les petits patrons
(petits patrons au sens très large puisqu’il est diffusé
à près de deux millions d’exemplaires), ce journal
aura tous les jours des chroniques qui présenteront en quelque
sorte le B-A-BA de la pensée néolibérale. Les chroniqueurs
deviendront ensuite célèbres à travers les textes
qu’ils écrivent dans le Wall Street Journal, ils se feront
inviter dans des émissions de télévision où
ils diffuseront les mêmes idées, participeront à des
débats où ils diffuseront les mêmes idées,
interrogeront les hommes politiques pour les soumettre à un certain
nombre de questions orientées en fonction de ces idées.
Progressivement, des conceptions qui apparaissaient complètement
absurdes deviendront, sinon le nouveau langage dominant, sinon la nouvelle
pensée autrefois “ impensée ”, en tout cas une
expression récurrente dans la vie intellectuelle aux Etats-Unis,
et bien sûr aussi au Royaume-Uni puisque c’est dans ces deux
pays-là que ces idées commenceront à accéder
à une certaine respectabilité.
Pascale Fourier :
Cela va passer par l’élection de Reagan d’un côté
et de Thatcher de l’autre ?
Serge Halimi : Les
élections de Reagan et de Thatcher ne se sont pas forcément
faites sur des thèmes aussi idéologiques et aussi intellectuels
que les textes qui auraient été écrits par la “
Fondation du Mont Pèlerin ” ou par la “ Héritage
Foundation ” aux États-Unis. Cela dit, ils viennent au pouvoir
en revendiquant une réduction du rôle de l’État.
Et évidemment, pour ce faire, le plus simple, c’est de pousser
à une assimilation presque systématique de l’État
aux impôts, en disant : “ vous payez trop d’impôts.
” À partir des années 1970, il y a eu une sorte de
révolte fiscale des classes moyennes. Et utilisant cette révolte,
ils arrivent au pouvoir et après, une fois au pouvoir, ils s’entourent
de conseillers économiques acquis aux idées néolibérales,
qui auront pour volonté principale de les faire passer dans la
réalité économique. Et qui les feront d’autant
plus passer qu’au même moment, les syndicats et les forces
de gauche seront, pour des raisons diverses selon les pays, affaiblis,
et ne seront donc pas en mesure de fournir une opposition importante à
ces politiques, si l’on compare à l’opposition qu’on
aurait pu imaginer vingt ans ou trente ans plus tôt. C’est
d’ailleurs pour cela que dans le cadre des États-Unis comme
dans le cadre du Royaume-Uni, les principales batailles qu’engageront
les nouveaux gouvernants, qu’il s’agisse de Reagan ou de Thatcher,
porteront presque aussitôt contre les syndicats et le syndicalisme.
Des mesures coercitives viseront systématiquement les syndicats
et les luttes qu’ils pourraient animer. Souvenons-nous qu’aux
États-Unis, l’une des premières décisions que
prendra Ronald Reagan quelques mois après avoir été
élu président, c’est de révoquer 10 500 contrôleurs
aériens qui s’étaient mis en grève. Ces 10
500 personnes seront donc révoquées et perdront leur emploi.
Pascale Fourier :
On a beaucoup parlé des USA, de la Grande-Bretagne, mais en France,
comment s’est fait la glissade de la gauche vers une sorte d’acceptation
du libéralisme ?
Serge Halimi : En
France, la situation est un peu plus compliquée parce qu’effectivement,
comme vous le suggérez, c’est paradoxalement surtout la gauche
qui sera l’institutrice du néolibéralisme. Je dis
“ paradoxalement ”, mais ce n’est pas un cas unique.
La même situation se retrouve en Nouvelle-Zélande. Dans ce
pays, c’est un gouvernement de gauche, social-démocrate,
qui mettra en œuvre les principales réformes néolibérales,
transformant des services publics en marchés et en entreprises
privées ; et ce, alors même que la coalition de droite est
plutôt réservée face à ces politiques. La France
n’est donc pas un cas unique. Mais ce qui se passe en France, c’est
qu’en 1981, comme vous le savez, la gauche arrive au pouvoir dans
un contexte idéologique qui, dans le monde occidental, est déjà
plutôt un contexte néolibéral. Elle arrive donc à
contre-courant des idées dominantes du monde occidental. Ces politiques
sont beaucoup plus keynésiennes encore que celles qui existaient
du temps de Pompidou ou de Giscard d’Estaing, puisque dès
que la gauche arrive au pouvoir, au moment même où la plupart
des autres pays privatisent, la France décide, à partir
de 1981-1982, de nationaliser nombre de grandes entreprises. Le problème,
c’est que cette politique de nationalisation et d’intervention
massive de l’État semble ne pas réussir. Il y a toutes
sortes de débats pour savoir si elle réussit ou pas, si
la perception de l’échec n’est pas elle-même
induite par une montée fulgurante de l’idéologie néolibérale
dans les classes dirigeantes et au sein du monde intellectuel. Peut-être
qu’on souligne les difficultés là où ailleurs,
on les aurait “ évacuées ” en disant : “
bon, les choses sont difficiles, attendons ”. En France, elles sont
présentées comme l’échec d’un mode de
gestion socialiste, social-démocrate ou interventionniste. Mais
toujours est-il que lorsque ces politiques d’intervention économiques
semblent ne pas réussir, en 1982-1983, la gauche, c'est-à-dire
à ce moment-là essentiellement le parti socialiste, pour
se maintenir au pouvoir, décide de donner un brutal “ coup
de barre à droite ”. Au lieu d’être en quelque
sorte le capitaine de politiques interventionnistes, il va devenir le
capitaine de politiques de plus en plus néolibérales, évolution
qui sera complétée lorsque Laurent Fabius deviendra premier
ministre en 1984, autour de cette seule volonté de moderniser et
de rassembler. Rassembler, on sait que sera surtout rassembler un électorat
centriste ou un électorat de droite. Moderniser, cela voudra dire
restructurer des secteurs économiques entiers quitte à provoquer
une montée brutale du chômage puisque, à l’époque,
François Mitterrand donnera comme consigne à son Premier
Ministre d’être brutal lorsqu’il s’agit de conduire
les restructurations. Donc, en quelque sorte par une espèce d’ironie
de l’histoire, les socialistes qui auront été à
partir de 1981 les architectes d’un coup de barre à gauche,
à partir de 1983-1984 deviendront les architectes d’un coup
de barre à droite. Ils pratiqueront donc une politique et puis
son contraire. Evidemment, lorsque vous avez un gouvernement de gauche
qui pratique des politiques associées aux prescriptions de la droite,
vous répandez dans l’opinion le sentiment qu’il n’y
a qu’une seule politique possible puisque même la gauche,
en quelque sorte, “ avale son chapeau ” et pratique les politiques
même contre lesquelles elle avait été élue
lorsqu’elle arrive au pouvoir en 1981. Elle semble donner raison
à ses adversaires, et lorsqu’elle perd les élections
en 1986, ses adversaires de droite reviennent au pouvoir pour appliquer
une politique qui sera encore plus libérale que la politique déjà
très libérale des socialistes jusqu’en 1986. J’ajoute
que, un peu comme aux États-Unis, à ce moment-là,
lorsque l’inflexion politique aura été donné
par les forces de gauche puis par les forces de droite, il y aura un accompagnement
idéologique majeur par la Fondation Saint-Simon par exemple. Elle
jouera un peu le rôle de boîte à idées de la
droite américaine et de la droite britannique en France. Elle regroupera
des gens comme Alain Minc, Laurent Joffrin, François Furet, Pierre
Rosanvallon, c'est-à-dire des intellectuels qui sont tantôt
catalogués à droite, tantôt à gauche, mais
plutôt dans la gauche moderne, modérée, rocardienne
(ce qu’on appelle la deuxième gauche). Cette espèce
de laboratoire confirmera dans l’opinion cette idée que finalement,
il n’y a qu’une seule politique possible puisque les gens
se regroupent pour appliquer partout le même type de recommandations
aux dirigeants politiques. Ces recommandations qui viendront donc d’intellectuels
et de journalistes essayistes seront appuyées par un formidable
battage médiatique. C’est l’exemple de l’émission
“ Vive la crise ! ” en 1984 à laquelle sont associés
Yves Montand et Laurent Joffrin, l’actuel directeur du Nouvel Observateur
qui à été l’un des grands artisans de l’adaptation
de cette pensée néolibérale en France, même
si maintenant il se revendique comme le critique de cette pensée
néolibérale. Les gens changent, et parfois ils changent
un peu trop vite pour qu’on arrive à suivre la rapidité
de leur évolution. Vous aurez donc cette émission “
Vive la crise ! ” présentée par Yves Montand, qui
est un véritable bréviaire néolibéral —elle
aurait pu être écrite par un penseur financé par Margaret
Thatcher ou par Ronald Reagan—, et au même moment, sur TF1,
il s’agit là d’une grosse télévision,
de gros appareils idéologiques, vous avez l’apparition de
Bernard Tapie et de ses émissions à la gloire du capitalisme
qui s’appellent “ Ambition ”. Il écrira un livre
qui s’appellera Gagner et fera progresser dans le pays cette thématique
du patron qui gagne face aux syndicats archaïques accrochés
à leurs privilèges. La “ modernité ”
contre les “ archaïsmes ”, la modernité étant,
bien entendu, une modernité néolibérale à
l’image des États-Unis.
Pascale Fourier :
On a maintenant l’impression qu’il y a une espèce de
pensée unique, qu’il n’y a pas d’alternative.
En tout cas, les médiats le présentent quasiment tout le
temps comme cela. Et la façon dont les journalistes interrogent
les candidats aux Présidentielles est assez symptomatique de la
manière dont on discrédite de façon systématique
toute pensée qui pourrait être autre, au niveau économique.
Est-ce qu’il y a une possibilité de penser un “ autre
impensable ” finalement, une alternative à ce qui semble
être la pensée unique, comme cela s’est fait dans le
temps ?
Serge Halimi : La
première chose qui nous donne un certain espoir, c’est le
rappel de l’histoire, le rappel de ces moments où l’on
nous disait : “ il n’y a qu’une seule politique possible
” et le souvenir du fait que vingt ans plus tard, cette politique-là
avait disparu, très largement remplacée par une autre présentée
comme impossible vingt ans auparavant. L’autre chose, c’est
que naturellement, ce qui a aidé ces boîtes à idées
à développer une pensée perçue comme hétérodoxe
au départ, c’est le fait qu’elles ont travaillé
sans être intimidées en permanence par le consensus, par
la doxa dominante. Elles se sont dit : “ Nous ne sommes pas là
pour séduire tout le monde tout de suite, nous sommes là
pour développer un corps de doctrine, et lorsque ce corps de doctrine
sera développé, on essayera de le défendre, mais
nous ne sommes pas obligées jour après jour de nous inspirer
des sondages d’opinions, nous allons travailler un peu à
l’écart du battage médiatique et nous allons travailler
à l’écart des partis politiques ”. “ Notre
objectif n’est pas de faire du lobbying dans un parti politique
contre un autre parti politique, c’est de transformer les données
de l’équation idéologique pour tout le monde. Ce qui
fait que quel que soit le parti au pouvoir, nous aurons créé
un terreau idéologique tel qu’il sera forcé de reprendre
nos idées même si à l’origine, nos idées
ne seraient pas celles qu’il aurait naturellement tendance à
reprendre. ” C’est ce qui s’est passé en France,
en Nouvelle Zélande où vous avez des coalitions de gauche
qui se transforment en architectes de politiques de droite. Cela parce
qu’il y une dimension de classe sociale qui n’est pas négligeable.
En France, le parti socialiste est de plus en plus embourgeoisé,
il représente de plus en plus les classes moyennes et supérieures,
donc il a de moins en moins la volonté d’œuvrer au service
des catégories populaires —qui, de toute façon, votent
de moins en moins socialiste… En revanche, il a tendance à
favoriser son nouvel électorat. Il est évident que, pour
employer des formules qu’on pourrait peut-être juger archaïques
mais qui n’ont jamais été aussi pertinentes à
mon sens, il y a “ un intérêt de classe ” à
développer des politiques néolibérales qui favorisent
toujours les revenus du capital et les revenus des détenteurs de
fortune au détriment des revenus du travail et des salariés.
Il faut se souvenir que, par exemple entre 1983 et 1998 pour faire concret,
la répartition de la valeur ajoutée en France s’est
infléchie en faveur du capital de 8,9 %. Les salariés ont
perdu près de 9 % de la valeur ajoutée ; ce qui a très
largement bénéficié aux détenteurs de capitaux,
car tout ce qui a été perdu par les uns a été
gagné par les autres. 700 000 milliards de francs par an ont été
retirés au travail pour être versés au capital ; ce
qui indique assez que ces idées-là ne sont pas seulement
des idées, qu’elles traduisent des réalités
économiques, des réalités fiscales, des politiques
mises en œuvre par les pouvoirs publics, favorisant certains au détriment
des autres.
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