Une émission proposée et présentée par Pascale Fourier sur ALIGRE FM 93.1 en région parisienne

 

EMISSION DU 02 AVRIL 2002

Tous keynésiens en 1960, tous libéraux en 2000 : comment est-on passé de l'un à l'autre ? (2/2)

Avec Serge Halimi

 

Pascale Fourier : Dans l’émission précédente, Serge Halimi, journaliste au Monde Diplomatique, nous avait expliqué comment l’évolution du contexte économique avait permis que soit enfin entendue l’idéologie néolibérale. Il nous disait que cette idéologie avait été “ concoctée ” au sein d’officines destinées à contrecarrer l’idéologie keynésienne, hégémonique depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. C’étaient les fameuses “ boîtes à penser ” américaines : les “ think tanks ”. Je vous brosse le tableau : Serge Halimi et moi-même sommes attablés au fond d’un café. Bruits de verres, de conversation, c’est dans ce contexte quelque peu bruyant que je lui ai demandé comment on était passé d’un corps d’idées conçu dans ces “ boîtes à pensée ” au rouleau compresseur libéral que l’on connaît actuellement.


Serge Halimi : Un facteur important, c’est que les idées néolibérales, à partir des années 1960, bénéficient d’un appui financier important et massif des entreprises. Les chefs d’entreprises ont le sentiment d’être victimes de politiques économiques et sociales qui privilégient selon eux les syndicats. Les entreprises ont le sentiment d’être d’autant plus victimes de ces politiques qu’elles n’ont pas développé d’alternatives, qu’elles n’ont pas, comme le dit l’un d’entre eux, “ pensé l’impensable ”. Il fallait arriver à faire advenir l’impensable. C'est-à-dire, le refoulement de l’État-providence que personne n’envisage dans les années 1950. Comment faire pour que l’impensable devienne le pensé, devienne la politique qui sera mise en œuvre ? Vous allez systématiquement financer les travaux de chercheurs, d’universitaires qui iront dans un sens bien précis, avec une feuille de route déterminée à l’avance et qui se résumerait en quelques points : il faut casser les syndicats, il faut refouler l’État-providence, il faut donner davantage de pouvoirs aux chefs d’entreprises. Vous réunissez des chercheurs et vous leur dites : on sait ce que vous allez trouver dans vos recherches, on est prêt à financer vos recherches avec l’argent dont vous aurez besoin pour justifier des politiques dont on sait déjà ce qu’elles seront. Vous allez avoir des tas d’universitaires qui vont avoir table ouverte, études ouvertes aussi longtemps que nécessaire pour développer ces politiques. Alors que naturellement, en face, vous n’avez pas le même dispositif, vous n’avez pas des gens qui d’une part savent ce qu’ils doivent trouver parce qu’on le leur a indiqué, et qui disposent d’autre part des moyens nécessaires pour développer une politique justifiant une intervention plus poussée de l’État. Il y a une volonté délibérée de la part des grosses entreprises, des gros chefs d’entreprises, de ceux que l’on peut appeler les gros capitalistes, de développer une demande pour des idées conformes à leurs intérêts.


Pascale Fourier : Comment est-on passé ensuite de ces laboratoires universitaires au grand public ?


Serge Halimi : Ces laboratoires sont à la fois universitaires et plus qu’universitaires. Progressivement, ils incorporent un certain nombre d’essayistes ou de journalistes qui développent dans certains journaux des éditoriaux réguliers vulgarisant des thèses néolibérales. Aux Etats-Unis, par exemple, un journal comme le Wall Street Journal, le quotidien le plus diffusé du pays, lu par les petits patrons (petits patrons au sens très large puisqu’il est diffusé à près de deux millions d’exemplaires), ce journal aura tous les jours des chroniques qui présenteront en quelque sorte le B-A-BA de la pensée néolibérale. Les chroniqueurs deviendront ensuite célèbres à travers les textes qu’ils écrivent dans le Wall Street Journal, ils se feront inviter dans des émissions de télévision où ils diffuseront les mêmes idées, participeront à des débats où ils diffuseront les mêmes idées, interrogeront les hommes politiques pour les soumettre à un certain nombre de questions orientées en fonction de ces idées. Progressivement, des conceptions qui apparaissaient complètement absurdes deviendront, sinon le nouveau langage dominant, sinon la nouvelle pensée autrefois “ impensée ”, en tout cas une expression récurrente dans la vie intellectuelle aux Etats-Unis, et bien sûr aussi au Royaume-Uni puisque c’est dans ces deux pays-là que ces idées commenceront à accéder à une certaine respectabilité.


Pascale Fourier : Cela va passer par l’élection de Reagan d’un côté et de Thatcher de l’autre ?


Serge Halimi : Les élections de Reagan et de Thatcher ne se sont pas forcément faites sur des thèmes aussi idéologiques et aussi intellectuels que les textes qui auraient été écrits par la “ Fondation du Mont Pèlerin ” ou par la “ Héritage Foundation ” aux États-Unis. Cela dit, ils viennent au pouvoir en revendiquant une réduction du rôle de l’État. Et évidemment, pour ce faire, le plus simple, c’est de pousser à une assimilation presque systématique de l’État aux impôts, en disant : “ vous payez trop d’impôts. ” À partir des années 1970, il y a eu une sorte de révolte fiscale des classes moyennes. Et utilisant cette révolte, ils arrivent au pouvoir et après, une fois au pouvoir, ils s’entourent de conseillers économiques acquis aux idées néolibérales, qui auront pour volonté principale de les faire passer dans la réalité économique. Et qui les feront d’autant plus passer qu’au même moment, les syndicats et les forces de gauche seront, pour des raisons diverses selon les pays, affaiblis, et ne seront donc pas en mesure de fournir une opposition importante à ces politiques, si l’on compare à l’opposition qu’on aurait pu imaginer vingt ans ou trente ans plus tôt. C’est d’ailleurs pour cela que dans le cadre des États-Unis comme dans le cadre du Royaume-Uni, les principales batailles qu’engageront les nouveaux gouvernants, qu’il s’agisse de Reagan ou de Thatcher, porteront presque aussitôt contre les syndicats et le syndicalisme. Des mesures coercitives viseront systématiquement les syndicats et les luttes qu’ils pourraient animer. Souvenons-nous qu’aux États-Unis, l’une des premières décisions que prendra Ronald Reagan quelques mois après avoir été élu président, c’est de révoquer 10 500 contrôleurs aériens qui s’étaient mis en grève. Ces 10 500 personnes seront donc révoquées et perdront leur emploi.


Pascale Fourier : On a beaucoup parlé des USA, de la Grande-Bretagne, mais en France, comment s’est fait la glissade de la gauche vers une sorte d’acceptation du libéralisme ?


Serge Halimi : En France, la situation est un peu plus compliquée parce qu’effectivement, comme vous le suggérez, c’est paradoxalement surtout la gauche qui sera l’institutrice du néolibéralisme. Je dis “ paradoxalement ”, mais ce n’est pas un cas unique. La même situation se retrouve en Nouvelle-Zélande. Dans ce pays, c’est un gouvernement de gauche, social-démocrate, qui mettra en œuvre les principales réformes néolibérales, transformant des services publics en marchés et en entreprises privées ; et ce, alors même que la coalition de droite est plutôt réservée face à ces politiques. La France n’est donc pas un cas unique. Mais ce qui se passe en France, c’est qu’en 1981, comme vous le savez, la gauche arrive au pouvoir dans un contexte idéologique qui, dans le monde occidental, est déjà plutôt un contexte néolibéral. Elle arrive donc à contre-courant des idées dominantes du monde occidental. Ces politiques sont beaucoup plus keynésiennes encore que celles qui existaient du temps de Pompidou ou de Giscard d’Estaing, puisque dès que la gauche arrive au pouvoir, au moment même où la plupart des autres pays privatisent, la France décide, à partir de 1981-1982, de nationaliser nombre de grandes entreprises. Le problème, c’est que cette politique de nationalisation et d’intervention massive de l’État semble ne pas réussir. Il y a toutes sortes de débats pour savoir si elle réussit ou pas, si la perception de l’échec n’est pas elle-même induite par une montée fulgurante de l’idéologie néolibérale dans les classes dirigeantes et au sein du monde intellectuel. Peut-être qu’on souligne les difficultés là où ailleurs, on les aurait “ évacuées ” en disant : “ bon, les choses sont difficiles, attendons ”. En France, elles sont présentées comme l’échec d’un mode de gestion socialiste, social-démocrate ou interventionniste. Mais toujours est-il que lorsque ces politiques d’intervention économiques semblent ne pas réussir, en 1982-1983, la gauche, c'est-à-dire à ce moment-là essentiellement le parti socialiste, pour se maintenir au pouvoir, décide de donner un brutal “ coup de barre à droite ”. Au lieu d’être en quelque sorte le capitaine de politiques interventionnistes, il va devenir le capitaine de politiques de plus en plus néolibérales, évolution qui sera complétée lorsque Laurent Fabius deviendra premier ministre en 1984, autour de cette seule volonté de moderniser et de rassembler. Rassembler, on sait que sera surtout rassembler un électorat centriste ou un électorat de droite. Moderniser, cela voudra dire restructurer des secteurs économiques entiers quitte à provoquer une montée brutale du chômage puisque, à l’époque, François Mitterrand donnera comme consigne à son Premier Ministre d’être brutal lorsqu’il s’agit de conduire les restructurations. Donc, en quelque sorte par une espèce d’ironie de l’histoire, les socialistes qui auront été à partir de 1981 les architectes d’un coup de barre à gauche, à partir de 1983-1984 deviendront les architectes d’un coup de barre à droite. Ils pratiqueront donc une politique et puis son contraire. Evidemment, lorsque vous avez un gouvernement de gauche qui pratique des politiques associées aux prescriptions de la droite, vous répandez dans l’opinion le sentiment qu’il n’y a qu’une seule politique possible puisque même la gauche, en quelque sorte, “ avale son chapeau ” et pratique les politiques même contre lesquelles elle avait été élue lorsqu’elle arrive au pouvoir en 1981. Elle semble donner raison à ses adversaires, et lorsqu’elle perd les élections en 1986, ses adversaires de droite reviennent au pouvoir pour appliquer une politique qui sera encore plus libérale que la politique déjà très libérale des socialistes jusqu’en 1986. J’ajoute que, un peu comme aux États-Unis, à ce moment-là, lorsque l’inflexion politique aura été donné par les forces de gauche puis par les forces de droite, il y aura un accompagnement idéologique majeur par la Fondation Saint-Simon par exemple. Elle jouera un peu le rôle de boîte à idées de la droite américaine et de la droite britannique en France. Elle regroupera des gens comme Alain Minc, Laurent Joffrin, François Furet, Pierre Rosanvallon, c'est-à-dire des intellectuels qui sont tantôt catalogués à droite, tantôt à gauche, mais plutôt dans la gauche moderne, modérée, rocardienne (ce qu’on appelle la deuxième gauche). Cette espèce de laboratoire confirmera dans l’opinion cette idée que finalement, il n’y a qu’une seule politique possible puisque les gens se regroupent pour appliquer partout le même type de recommandations aux dirigeants politiques. Ces recommandations qui viendront donc d’intellectuels et de journalistes essayistes seront appuyées par un formidable battage médiatique. C’est l’exemple de l’émission “ Vive la crise ! ” en 1984 à laquelle sont associés Yves Montand et Laurent Joffrin, l’actuel directeur du Nouvel Observateur qui à été l’un des grands artisans de l’adaptation de cette pensée néolibérale en France, même si maintenant il se revendique comme le critique de cette pensée néolibérale. Les gens changent, et parfois ils changent un peu trop vite pour qu’on arrive à suivre la rapidité de leur évolution. Vous aurez donc cette émission “ Vive la crise ! ” présentée par Yves Montand, qui est un véritable bréviaire néolibéral —elle aurait pu être écrite par un penseur financé par Margaret Thatcher ou par Ronald Reagan—, et au même moment, sur TF1, il s’agit là d’une grosse télévision, de gros appareils idéologiques, vous avez l’apparition de Bernard Tapie et de ses émissions à la gloire du capitalisme qui s’appellent “ Ambition ”. Il écrira un livre qui s’appellera Gagner et fera progresser dans le pays cette thématique du patron qui gagne face aux syndicats archaïques accrochés à leurs privilèges. La “ modernité ” contre les “ archaïsmes ”, la modernité étant, bien entendu, une modernité néolibérale à l’image des États-Unis.


Pascale Fourier : On a maintenant l’impression qu’il y a une espèce de pensée unique, qu’il n’y a pas d’alternative. En tout cas, les médiats le présentent quasiment tout le temps comme cela. Et la façon dont les journalistes interrogent les candidats aux Présidentielles est assez symptomatique de la manière dont on discrédite de façon systématique toute pensée qui pourrait être autre, au niveau économique. Est-ce qu’il y a une possibilité de penser un “ autre impensable ” finalement, une alternative à ce qui semble être la pensée unique, comme cela s’est fait dans le temps ?


Serge Halimi : La première chose qui nous donne un certain espoir, c’est le rappel de l’histoire, le rappel de ces moments où l’on nous disait : “ il n’y a qu’une seule politique possible ” et le souvenir du fait que vingt ans plus tard, cette politique-là avait disparu, très largement remplacée par une autre présentée comme impossible vingt ans auparavant. L’autre chose, c’est que naturellement, ce qui a aidé ces boîtes à idées à développer une pensée perçue comme hétérodoxe au départ, c’est le fait qu’elles ont travaillé sans être intimidées en permanence par le consensus, par la doxa dominante. Elles se sont dit : “ Nous ne sommes pas là pour séduire tout le monde tout de suite, nous sommes là pour développer un corps de doctrine, et lorsque ce corps de doctrine sera développé, on essayera de le défendre, mais nous ne sommes pas obligées jour après jour de nous inspirer des sondages d’opinions, nous allons travailler un peu à l’écart du battage médiatique et nous allons travailler à l’écart des partis politiques ”. “ Notre objectif n’est pas de faire du lobbying dans un parti politique contre un autre parti politique, c’est de transformer les données de l’équation idéologique pour tout le monde. Ce qui fait que quel que soit le parti au pouvoir, nous aurons créé un terreau idéologique tel qu’il sera forcé de reprendre nos idées même si à l’origine, nos idées ne seraient pas celles qu’il aurait naturellement tendance à reprendre. ” C’est ce qui s’est passé en France, en Nouvelle Zélande où vous avez des coalitions de gauche qui se transforment en architectes de politiques de droite. Cela parce qu’il y une dimension de classe sociale qui n’est pas négligeable. En France, le parti socialiste est de plus en plus embourgeoisé, il représente de plus en plus les classes moyennes et supérieures, donc il a de moins en moins la volonté d’œuvrer au service des catégories populaires —qui, de toute façon, votent de moins en moins socialiste… En revanche, il a tendance à favoriser son nouvel électorat. Il est évident que, pour employer des formules qu’on pourrait peut-être juger archaïques mais qui n’ont jamais été aussi pertinentes à mon sens, il y a “ un intérêt de classe ” à développer des politiques néolibérales qui favorisent toujours les revenus du capital et les revenus des détenteurs de fortune au détriment des revenus du travail et des salariés. Il faut se souvenir que, par exemple entre 1983 et 1998 pour faire concret, la répartition de la valeur ajoutée en France s’est infléchie en faveur du capital de 8,9 %. Les salariés ont perdu près de 9 % de la valeur ajoutée ; ce qui a très largement bénéficié aux détenteurs de capitaux, car tout ce qui a été perdu par les uns a été gagné par les autres. 700 000 milliards de francs par an ont été retirés au travail pour être versés au capital ; ce qui indique assez que ces idées-là ne sont pas seulement des idées, qu’elles traduisent des réalités économiques, des réalités fiscales, des politiques mises en œuvre par les pouvoirs publics, favorisant certains au détriment des autres.

 

Rappel : Vous pouvez imprimer ce texte. Quel que soit l'usage que vous en ferez, il vous est demandé de citer votre source : Emission Des Sous...et des Hommes du 02 Avril 2002 sur AligreFM. Merci d'avance.