Une émission proposée et présentée par Pascale Fourier sur ALIGRE FM 93.1 en région parisienne

 

EMISSION DU 5 DECEMBRE 2003

La monnaie 2/2

Avec Jean-Marie Harribey, Professeur d'économie à Bordeaux IV.

 

Pascale Fourier : Je vous rappelle le contexte : il y a un an et demi j’ai interviewé Jean-Marie Harribey sur les retraites et à la fin de l’émission je lui ai posé des questions sur la monnaie, sujet auquel je ne comprends absolument rien du tout. J’ai vainement essayé de lui poser quelques questions de temps en temps… et lui m’a fait une grande explication que je vais vous synthétiser. On en entend aujourd’hui la deuxième partie qui est la suite logique de la précédente. Alors je synthétise ce qui a été dit à l’émission précédente (j’ai beaucoup de mérite…). La monnaie est une unité de compte, un instrument d’échange, un instrument de réserve et aussi un instrument d’accumulation, ce qui veut dire que l’argent fait des petits par l’intermédiaire du travail. Ce sont les banques qui procèdent à la création monétaire par l’intermédiaire du crédit. Mais elles sont en fait contrôlées par les banques centrales. Voilà où l’on en était, et la question logique suivante concernait la politique monétaire, … et vous le verrez, Jean-Marie Harribey, face au désarroi total de l’intervieweuse, se pose la question à lui-même…

Jean-Marie Harribey : On arrive maintenant, avec cette explication, à la question de la politique monétaire, c'est-à-dire la politique qui est suivie par la Banque Centrale sous l’autorité ou non des pouvoirs publics. Jusqu’à une date assez récente, les pouvoirs publics contrôlaient étroitement la Banque Centrale. La Banque Centrale était aux ordres du pouvoir politique élu. Depuis quelques années, et il faut relier cela à la libéralisation de l’économie capitaliste mondiale, progressivement les banques centrales ont été rendues statutairement indépendantes des pouvoirs publics, c’est le cas notamment de la Banque Centrale Européenne. Depuis sa mise en place voici quelques années en vue du passage à l’euro, la BCE n’a plus de compte à rendre à un quelconque gouvernement Européen, ni même à un gouvernement de pays européen, et fortiori à un gouvernement Européen qui n’existe pas. Ni même au conseil des ministres Européen. Pourquoi cette Banque Centrale a été rendue indépendante ? Eh bien il faut relier cette indépendance à la vague de libéralisation qui a consisté à faire en sorte que les marges de manœuvre de l’Etat soient réduites, et que les mécanismes de marché reviennent en force. Officiellement cette indépendance de la Banque Centrale avait pour but de garantir une lutte efficace contre l’inflation, l’inflation qui est l’augmentation des prix, qui peut résulter (ce n’est pas la seule cause) d’une trop grande émission de monnaie dépassant le rythme de l’évolution de la production. J’ai dit tout à l’heure qu’il fallait que les deux rythmes soient voisins. S’il y a un décalage, si par exemple le rythme de progression de la masse monétaire qui circule est supérieur au rythme de progression de la production, alors il y a un risque d’inflation, puisque la quantité de signes monétaires, la quantité de monnaie qui circule dépasse le volume de la production. L’équilibre est rétabli par la hausse des prix. S’il y a trop de monnaie qui circule par rapport à la production, par exemple s’il y a 1000 Francs qui circulent alors qu’il n’y a que 900 Francs de production, eh bien comment l’équilibre est rétabli ? Les entreprises augmentent les prix.

Pascale Fourier : Puisqu’elles trouveront toujours quelqu’un prêt à mettre plus puisqu’il y plus de sous, c’est ça ?

Jean-Marie Harribey : Exactement.

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Pascale Fourier : Alors le léger souffle qu’il y avait à la fin de l’intervention précédente montrait que l’intervieweuse se donnait du mal pour comprendre, mais là en vérité elle était complètement désarçonnée : elle croyait que la monnaie posait problème, et là, elle avait l’impression que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes…. C’est d’ailleurs ce qu’elle a dit à Jean-Marie Harribey.

Jean-Marie Harribey : Tout irait bien si la monnaie ne servait pas essentiellement dans les économies capitalistes développées d’instrument d’accumulation. Mais la fonction essentielle de la monnaie aujourd’hui est de permettre à ceux qui détiennent du capital, ceux qui sont propriétaires des outils de production, de faire fructifier leur capital. Et c’est dans ce mécanisme-là que résident la plupart des problèmes économiques et sociaux que nous avons à résoudre. Si le chômage a augmenté terriblement pendant une longue période, c’est parce que les entreprises capitalistes avaient décidé de restaurer leur rentabilité par une compression drastique des coûts salariaux. Et la recrudescence des inégalités à laquelle nous avons assisté au sein des pays riches, en plus de la recrudescence des inégalités entre pays riches et pays pauvres (qui est une autre histoire encore plus brutale), est, là aussi, à relier à la modification du rapport de forces entre les groupes sociaux, qui est intervenue à la suite de la montée du chômage, à la suite de la recrudescence de la précarité, processus de précarisation, contournement du droit du travail qui s’est mis en place dans la plupart des entreprises depuis maintenant deux décennies et demi au moins.

Pascale Fourier : Et finalement, à la limite, ça ne peut être que comme ça ?

Jean-Marie Harribey : Il n’y a pas de fatalité dans l’Histoire humaine, les choses peuvent mal évoluer, mais les choses peuvent aussi connaître un cours différent. Si les mobilisations salariales, citoyennes, grandissent, je crois que la libéralisation de l’économie capitaliste mondiale peut être contrecarrée aujourd’hui. Il me semble que la renaissance des mouvements sociaux à laquelle on a assisté depuis cinq, six ou sept ans, depuis le milieu de la décennie 90, est de bon augure. Le plus fort de la vague libérale, je ne dirais pas est passée car elle peut repartir de plus belle, mais les mouvements sociaux sont sortis de l’époque où ils rasaient les murs. Il y a une prise de conscience des dégâts de la mondialisation capitaliste menée par les libéraux. Et il y a des signes tout à fait encourageants dans les mobilisations qui se sont produites au moment des évènements comme Seattle, Porto Alegre, Millau en France, Gênes en Italie… Il y a une renaissance associative extraordinaire dans le monde entier, et pour la première fois une convergence des réflexions, des mots d’ordre, des aspirations tout à fait encourageante. Il y a un mot d’ordre qui est en train d’unifier toutes les luttes de la planète, consistant à dire que le monde n’est pas une marchandise. Ça veut dire que le capitalisme est arrivé à une phase où il est en passe de prendre pied dans l’ensemble des activités humaines : plus simplement les activités agricoles et industrielles, comme ça avait été le cas jusqu’ici, plus simplement de prendre pied dans les activités de services comme télécommunications, les transports notamment, les banques, les assurances, etc. Mais son objectif est de prendre pied maintenant dans l’ensemble des services qui font ce que l’on peut appeler pour aller vite la qualité de la vie. C'est-à-dire tous les services éducatifs, tous les services de santé, les retraites dont on a parlé une fois dernière, la culture. Ces secteurs avaient été historiquement placés sous la responsabilité collective, de l’Etat ou des collectivités locales, mais globalement sous la responsabilité collective. C’était une sphère dans laquelle la logique de la rentabilité ne prévalait pas, ou en tout cas n’était pas la valeur première, l’objectif premier. Cette sphère-là est aujourd’hui menacée. Toutes les discussions qui se déroulent aujourd’hui au sein des organismes internationaux comme l’Organisation Mondiale du Commerce, la fameuse OMC, concourent, vont dans le sens de la privatisation, de la mise en concurrence de tous ces services et progressivement du laminage, finalement, de l’ensemble de ces systèmes de protection sociale. Ces projets sont aujourd’hui mis en œuvre par ces organismes internationaux comme l’OMC, mais sont également appuyés par l’Union Européenne. La Commission Européenne est en première ligne pour mettre en place progressivement la privatisation des services éducatifs et de santé. Il y a des textes de l’Union Européenne qui disent noir sur blanc que l’éducation et la santé sont aujourd’hui mûres pour la privatisation. Il y a au sein de l’OMC un projet d’accord-cadre que l’on appelle l’Accord Général sur le Commerce des Services, l’AGCS, qui prévoit que tous les services ont vocation à être ouverts à la concurrence. Et si les discussion au sein de cette OMC sont extrêmement dures pour l’instant, c’est parce que tout n’est pas joué, il y a de très fortes résistances, surtout des résistances populaires, citoyennes, pour s’opposer à cette marchandisation, ce grignotage progressif des services publics non marchands par le secteur privé. Là, il y a un enjeu fondamental pour l’avenir de nos sociétés : qu’est-ce qui doit relever du marché et qu’est-ce qu’il faut considérer comme propriété collective ? Vous avez sans doute entendu parler de la bagarre qui se mène et qui s’est menée encore très récemment concernant la possibilité de breveter ou non toutes les connaissances, toutes les ressources naturelles, breveter le génome des espèces vivantes avec des conséquences très concrètes. Il y a eu l’année dernière une tentative de traduire en procès un certain nombre de pays comme le Brésil et l’Afrique du Sud par les firmes multinationales pharmaceutiques, qui voyaient d’un très mauvais œil ces deux pays se mettre à produire des médicaments à bas prix pour soigner les malades du Sida, et il a fallu une mobilisation internationale pour que, devant le tollé, les multinationales pharmaceutiques retirent leur plainte. Mais la menace va revenir. Lors de la dernière réunion de l’OMC à Doha, en novembre 2001, les pays du Sud ont obtenu le droit de produire des médicaments à bas prix en contournant le droit de propriété, le brevet des multinationales, si la santé de leur population l’exigeait. Cela a été présenté dans la presse comme une victoire des pays pauvres, des pays du Sud. En fait il faut y regarder à deux fois, parce que cette possibilité existe mais pour les pays qui ont une industrie en mesure de produire ces médicaments. Pour les pays les plus pauvres de la planète, qui n’ont pas cette infrastructure industrielle, ils ne pourront pas se les procurer parce que le traité signé à Doha prévoit que les pays qui eux ont la possibilité de les produire ne pourront pas leur vendre à bas prix. Donc il faudra repasser par les multinationales. Donc ce qui a été présenté comme une victoire par les pays du sud est une petite avancée, mais tout à fait insuffisante au regard des besoins qui existent dans le monde aujourd’hui, puisqu’on sait que les laboratoires de recherche privés font de la recherche sur les maladies « solvables », sur les médicaments qui pourront être vendus. La recherche contre le paludisme, contre les maladies tropicales en général, est au point mort. Tous ces enjeux sont aujourd’hui sur la place publique, et les multinationales et les libéraux les plus orthodoxes ne peuvent plus ignorer et ne pourront plus ignorer à l’avenir que les populations se sont saisies de ces questions. Alors bien sûr la partie n’est pas gagnée, mais il me semble que les choses ont quand même beaucoup progressé depuis cinq ou six ans maintenant.

 

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Pascale Fourier : Jean-Marie Harribey nous avait entraînés sur la piste de l’OMC, de la Commission Européenne, de lutte des altermondialistes, mais quel était le lien avec la monnaie ? Eh bien vous allez voir, Jean-Marie Harribey, qui ne perd jamais le fil de ce qu’il raconte, se pose la question à lui-même…


Jean-Marie Harribey : Alors on pourrait se dire : « Mais quel lien tout ça a avec la monnaie ?» Eh bien c’est que, effectivement, dans la mesure où c’est la logique de la rentabilité du capital qui gouverne massivement le monde aujourd’hui, il faut retrouver un usage de la monnaie qui soit véritablement au service d’une économie humaine et non pas d’une économie inhumaine. Alors je vous avais promis, pour compléter le panorama, un dernier point que la question précédente à un petit peu retardé. Il y a un dernier point à élucider pour bien comprendre le phénomène monétaire. Je vous avais dit au début que les anthropologues, les historiens sont à peu près d’accord aujourd’hui pour reconnaître que tout ce que nous venons de dire est juste, pour reconnaître que la monnaie remplit bien toutes ces fonctions et constitue un enjeu très important sur toutes ces questions, et notamment sur la question de l’accumulation. Mais il y a une dernière dimension de la monnaie qu’il faut prendre en compte et qui est sans doute de nature anthropologique. La monnaie a existé dans l’Histoire humaine bien avant que les sociétés marchandes existent, bien avant que la société capitaliste, qui est la forme achevée de la société marchande, existe. Donc ça veut dire que la monnaie remplit sans doute d’autres fonctions que celles purement économiques. Et notamment il y a une question qu’il convient d’examiner. Pourquoi finalement l’humanité semble agitée par cette sorte de boulimie d’avoir, de boulimie d’accumulation qui concerne au premier chef ceux qu’ils ont le plus de capital, mais qui comme une gangrène, est en train d’être intériorisée par finalement tout individu sur cette planète ? Il y a une boulimie d’accumulation de richesse qui est assez étonnante. Pour comprendre ce phénomène il faut sans doute quitter le terrain de l’économie, certes utile pour comprendre un certain nombre de choses, mais il faut sans doute faire appel à d’autres hypothèses pour comprendre pourquoi finalement la soif de l’accumulation s’est emparée de l’humanité entière et est en train de tout gangrener. Il y a certains penseurs qui ont émis l’hypothèse que finalement il faudrait peut-être rechercher du côté de Freud. Donc pour terminer notre panorama des grands penseurs du dix-neuvième et du vingtième siècle, il a peut-être quelque chose à nous apporter. Finalement cette soif d’accumulation serait une tentative de réponse à l’angoisse terrible de la condition humaine qui est l’angoisse de la mort. A travers la soif d’accumulation, cette angoisse morbide pourrait être sinon éliminée, du moins éloignée. Cette hypothèse est très très intéressante, et d’ailleurs on pourrait relier cela à la discussion de la semaine précédente sur les retraites. Lorsqu’on promet finalement aux personnes âgées la poursuite de leur vie via les fonds de pensions, via le miracle boursier, il y a quelques choses d’un peu magique, de surnaturel là-dedans. Et peut-être que si le miracle boursier ou plutôt ce que se passe à la Bourse prend les allures de miracle, de surnaturel, de magique, il y a peut-être quelque chose à rechercher de ce côté-là. Donc la monnaie finalement et la soif d’accumulation que la monnaie permet d’assouvir seraient en quelque sorte une sorte d’ersatz d’éternité que l’on promettrait aux êtres humains, en tout cas ceux qui sont au-dessus de la pyramide sociale. Donc si on adopte cette hypothèse de type freudien, même si Freud ne l’a pas exprimé dans ces termes-là, on achève le panorama des fonctions diverses que peut remplir le phénomène monétaire : une fonction d’échange, qui est la première chose qui saute aux yeux, une fonction d’accumulation et une fonction de réserve de valeurs, et puis en même temps une fonction qu’on va appeler de type de anthropologique, faute de mieux, mais qui sans doute permet d’apporter un éclairage nouveau. Je terminerai en disant qu’on peut faire un lien, même si cet ensemble d’explications fait appel à des registres différents, - économique, sociologique, politique, psychologique, anthropologique, etc-, ce sont des registres un petit peu différents, mais il y a peut être un lien dans tout ça, c’est que finalement les sociétés humaines sont traversées par la violence. Les sociétés humaines étant traversées par la violence, la monnaie finalement traduit très certainement cette difficulté à vivre en société, et en même temps cette impossibilité à se passer de la société. La monnaie comporte en elle cette ambivalence : c’est à la fois un bien privé (« j’en ai ; tu n’en as pas », « j’en ai plus que toi, j’en ai moins que toi ») et en même temps, c’est un bien collectif, c’est un bien public. Pour qu’une monnaie puisse remplir toutes les fonctions qu’on a énumérées, il faut qu’elle soit garantie par une puissance publique. Dans l’Histoire, ça a été le souverain dans son fief, puis les Etats nationaux, et puis maintenant ça prend une dimension continentale, et peut-être qu’un jour ça prendra une dimension mondiale. Mais il y a besoin d’une autorité collective qui en assure la diffusion, et qui impose cette diffusion, et là aussi il y a ambivalence. Donc la monnaie est créatrice de lien social, fédératrice des échanges qui s’effectuent dans la société, et en même temps s’imposant. Donc il y a cette espèce d’ambivalence : la monnaie est un instrument de lien social, et en même temps un instrument de violence ; un instrument de lien social et un instrument d’aliénation, d’exploitation. Donc finalement la monnaie, le phénomène monétaire, est assez révélateur des contradictions de la société, qui sont inhérentes peut-être à toute vie en société, et qui dépassent peut-être le fait-même que nous soyons dans une société marchande proprement dite. Il y a peut-être quelque chose là qui traverse d’avantage l’Histoire humaine que la simple période historique que nous vivons depuis trois siècles de capitalisme développé. Donc vous voyez, la monnaie, c’est vraiment une question extrêmement complexe, aussi complexe finalement que les sociétés qui l’ont mise en place.

 

Rappel : Vous pouvez imprimer ce texte. Quel que soit l'usage que vous en ferez, il vous est demandé de citer votre source : Emission Des Sous...et des Hommes du 5 Décembre 2003 sur AligreFM. Merci d'avance.